Rajasthani. Journal de campagne profonde
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39. Les castes

D'abord on n'y pense pas ou l'on croit que c'est de l'histoire ancienne. Puis elles s'introduisent insidieusement dans la vie de tous les jours. Tout d'un coup, la cuisinière ne vient pas et toute la maison est désorganisée. : elle est brahmane et ce sont ses trois jours d'impureté. Dans un bus vous admirez une tenue que vous n'avez jamais vue et on vous répond que c'est la marque d'une caste d'agriculteurs du coin. Un homme affirme devant tout le monde manger de la viande, vous vous étonnez et il vous dit avec fierté qu'il est rajpoute et que les rajpoutes sont des guerriers et non des prêtres comme les brahmanes, que leur mission est de défendre le pays et, qu'à ce titre, ils doivent manger de la viande pour être forts. Un touriste vous raconte qu'au Gujarat il est allé dans un hôtel où le registre à remplir par les clients réservait une colonne pour la caste ( ce qui est interdit pourtant) et que toute la colonne était remplie, ce qui est encore plus incroyable. La danseuse que vous connaissez bien, feint de ne pas savoir en hindi (qu'elle parle très bien) le nom de sa caste, elle ne connaît que le mot marwari : " jogi". Le chauffeur du taxi qui est de son village, me dit qu'elle est malwelia, c'est à dire de la classe des gens qui jouent de la musique et qui dansent et je comprends qu'elle a honte de prononcer le nom car les artistes appartiennent traditionnellement à une des castes les plus méprisées de la société. Mais la prise de conscience pourrait rester seulement anecdotique, si brutalement cette division sociale n'éclatait pas par moments dans toute son injustice et sa violence à l'égard des individus. C'est l'intendant brahmane - un brave type - qui vous met en garde sur la possibilité d'engager un jeune intouchable (harijan) de votre entourage, sous prétexte que la sécurité de la maison serait mise en cause. Et vous faites le lien  entre le fait d'être harijan et celui d'être noir : les mendiants, pour l'essentiel, ont la peau très noire. Mais les choses peuvent s'envenimer et la colère éclater violemment quand vous comprenez enfin jusqu'où peut aller le mépris : c'est évidemment une sombre histoire de toilettes sales. Un jour vous vous apercevez que les toilettes du jardin qui doivent être évidemment nettoyées tous les jours n'ont pas la propreté souhaitée, et que rien n'y fait, elles restent toujours sales et alors vous poussez un coup de gueule et vous vous entendez dire que personne dans la maison ne nettoiera les toilettes, même pas la caste vouée au nettoyage, qu'au plus, on mettra un seau d'eau parce qu'on ne veut pas faire d'histoires, que c'est un métier particulier, réservé aux harijans et qu'il faut en engager une personne dont c'est le seul travail et qui passe de maison en maison pour nettoyer une ou deux fois par jour. Un coup de massue sur la tête ! : des gens qui passent leur vie à est nettoyer la merde des autres et de plus sont méprisés pour cela ! La coupe est pleine, vous vous mettez à hurler, à affirmer l'égalité de tous les hommes, à les menacer du chatiment de Dieu - le mot a cependant du mal à sortir - qui ne souciera pas de leur caste de brahmanes quand il les fera sombrer en enfer et les fera rotir pour l'éternité et les insultes se déversent toutes seules, de plus en plus méchantes et vindicatives. Et soudain, vous les haissez. Et soudain, aucune menace n'est assez forte pour apaiser votre colère. Vous vous comprenez soudain qu'ils ont dit vrai, que vous avez lu une nouvelle que vous aviez oubliée sur le sujet, vous vous apercevez aussi soudain que c'est vous - et vous trouviez cela naturel - qui ramassiez les excréments des chiots dans le jardin ou qui nettoyiez la terrasse souillée et vous comprenez enfin la place que vous avez, vous aussi, dans leur tête : la caste des sans castes qui, comme celle des harijans, est bonne à faire le travail que les autres ne feraient jamais, celui de nettoyer la merde. Une dispute rapide, violente, vite stoppée sous peine de ne plus pouvoir jamais se parler. Mais rien ne sera plus exactement comme avant.
18 janvier 2009. Shekhawati, Rajasthan


Publié à 08:15, le 19/01/2009, Rajasthan
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38. La fête des cerfs-volants

On l'attendait depuis longtemps, ce 14 janvier. En fait, depuis  novembre tous les gosses s'y préparaient. Les premiers  esquifs étaient apparus  avec l'hiver et le vent et ils volaient de plus en plus haut et de plus en plus loin dans le ciel. Les terrasses s'animaient, elles qui, l'été, n'étaient fréquentées que le soir ou au lever du jour. devenaient maintenant terrain d'entrainement, lieu de décollage obligé et les pilotes y déroulaient leur bobine de fil avec des gestes de plus en plus professionnels. Des boutiques s'ouvraient dans le bazar ou opéraient des reconversions : celles qui étaient dévolues à la vente des pétards pour Diwali rangeaient leur matériel devenu inutile et offraient alors des cerf-volants colorés en papier de soie et armatures de fin rotin, des bobines de fil de différentes tailles, se dotaient d'un enrouleur électrique et étaient fréquentées par toute une faune de jeunes garçons, de plus en plus compacte, qui stationnait devant les échoppes et échangeait  trucs et combines. Les arbres aussi changeaient d'aspect en recueillant les épaves piteuses des vaisseaux dont les fils avaient été coupés par une manoeuvre malencontreuse ou un ennemi plus adroit. La veille au soir, on m'avait mise au parfum, la fête de cerfs-volants était aussi le jour où toutes les maîtresses de maison offraient à manger aux mendiants qui allaient affluer au centre ville. Et donc, il fallait préparer quelque chose, du riz frit aux épices, des beignets (pakoras) salés, sucrés, des beignets au fromage (paneer), des plats recherchés pour qu'ils soient eux aussi à la fête. C'est ainsi que le lendemain alors que la ville entière retentissait de flons-flons, que les milans noirs disputaient le ciel à d'étranges oiseaux de papier, que les défis se relevaient de terrasse en terrasse, le bazar, lui, était parcouru de femmes avec leur grand sac qui remplissaient de nourriture des bols qui se tendaient de partout, le long de la rue principale. Parmi eux, des enfants qui furent vite rassasiés mais qui reçurent avec des yeux brillants les cerfs-volants que je leur tendais, pour jouer, eux aussi, comme les autres.
16 janvier 2008. Shekhawati, Rajasthan


Publié à 08:09, le 19/01/2009, Rajasthan
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37. Voyage en bus

Au Rajasthan, toutes les routes partent de Jaipur ou y mènent, mais elles sont souvent longues et réclament une certaine dose de philosophie. Ainsi, comme l'aller avait été difficile, afin de me donner le moral pour le retour, je commençais donc par petitdéjeûner, comme les indiens,  de deux superbes samosas, qu'on trouve le matin, au "bus stand," tout chauds, juste sortis de la friture. La farce en était particulièrement réussie : des pommes de terre finement coupées en carrés avec une purée de dal (évidemment) bien pimentée. Au réveil, ça vous cale son homme. Le bus partait cinq minutes plus tard. Pas grand monde ce jour-là et je décidai de m'installer confortablement, pour profiter du paysage, dans la cabine avant sur le banc perpendiculaire au pare-brise, qui sert en général de secours quand tous les fauteuils sont pris. Le chauffeur, un grand maigre se préparait savamment une étrange pâte à laquelle il ajoutait au fur et à mesure divers ingrédients inconnus et il s'en frottait les paumes avec énergie. Je pensais que c'était une crème pour les mains, destinée à lui faire affronter victorieusement le maniement de l'énorme volant, et les dangers de la circulation, et je l'admirais pour cela, un peu comme on admire les candidats du Vendée-globe qui savent utiliser la haute technologie pour vaincre les tempêtes des mers du sud. En fait, ce devait être plus prosaiquement une chique, vu les énormes jets qu'il lançait par la suite à travers la fenêtre, sans ralentir d'en pouce ou dévier de sa route le moins du monde. Il se mit aussi à mettre de la musique - ce devait être un mélomane car il n'y a jamais de musique dans les bus indiens et lui avait son lecteur perso, soigneusement protégé par son emballage d'origine, à côté du volant - et il choisissait à travers les innombrables possibilités de sa discothèque, se décrochant le bras pour atteindre un cd sur la plage avant, l'autre dans un tiroir derrière lui, ou vidant sa sacoche pour trouver le dernier tout au fond. Malgré ma curiosité d'écouter ses morceaux préférés, Je le trouvais un peu osé, je me demandais si j'avais si bien fait de m'installer à l'avant  et je conduisais  mentalement pour lui, bien décidée à me jeter sur le volant en cas de besoin car la circulation, comme d'habitude, réservait des arrêts sur le bas côté, des dépassements sur la gauche ou des frênages en catastrophe. Mais ce fut inutile : soudain, son choix eut l'air de le combler et nous menâmes bon train, fenêtre ouverte, sono à fond sur les tubes de l'année, nasillards à souhait, jusqu'à la petite halte suivante où l'on put faire ouf cinq minutes. Quand je remontai, et comme on n'était que tous les deux dans la cabine et qu'on avait tout pour s'entendre, je lui offre de mes cacahouettes Il se sert et je laisse le paquet sur le capot pour qu'il les ait à portée. Illico il descend acheter un gros pavé de fruit confit blanc à la noix de coco dont il me tend un gros bout. Nous étions devenus amis. C'est pour cela qu'au premier péage sur la route - les panneaux indicateurs deviennent tout d'un coup somptueux et c'est le seul signe perceptible de l'autoroute car la chaussée reste la même - tout naturellement, c'est à moi, qui étais du côté du guichet, que le chauffeur passe l'argent, je le donne, j'attrape le reçu, le lui remets. Je faisais désormais partie de l'équipe ! Le contrôleur d'ailleurs ne s'y est pas trompé qui m'invita à me mettre complètement à l'aise sur la banquette et, j'aurais pu dormir ainsi royalement si le mélomane s'était contenté d'écouter sa musique. Mais lui-même en produisait grâce à un petit clavier à huit boutons sur lequel il pianotait sans discontinuer, exprimant ainsi à la fois un vrai talent musical, un sens du rythme et des situations et aussi et, il faut l'avouer donnant corps à une réelle volonté de puissance : six heures durant, la chevauchée des walkyries version locale et à jets continus  faisait place nette sur la route : les arrêtés repartaient, les déboitants se remboitaient, ceux qui s'apprêtaient à aller  à gauche, continuaient tout droit et ceux qui allaient droit se précipitaient dans le fossé, tant sa force de persuasion était irrésistible. On arriva donc à destination non seulement à l'heure mais avec une avance confortable et - c'est bien le plus miraculeux -, totalement sains et saufs. Je  n'en donnai pas moins ma démission.
Jaipur, décembre 2008


Publié à 04:11, le 13/01/2009, Rajasthan
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36. Séance de cinéma

Quand on vous propose de vous emmener au dernier Bollywood qui fait courir tout Jaipur et dont l'affiche rouge sur fond noir couvre les murs de la ville et promet déjà tant de bonheur cinématographique, bien sot ou fou  qui refuserait.!
Il fallait donc impérativement partir une demi-heure avant le début de la séance. On m'avait faire répéter dix fois l'heure du rendez-vous, et une heure avant, pour faire le compte, j'ai reçu un coup de fil au cas où j'aurais oublié. J'étais donc à l'heure et nous sommes partis sous l'égide du fils de l'hôtelier, qui avait pris les billets et nous distillait, chemin faisant, des informations de la dernière importance : la violence du film était peut-être un peu excessive, mais elle était tempérée par une belle histoire d'amour, la vedette en était Amir Khan, la plus grande star du cinéma indien, les personnages féminins étaient superbes, les places s'arrachaient, le marché noir battait son plein. C'est dire qu'on était chauffé à blanc -  comme tout le monde d'ailleurs - quand on est arrivé dans cet immense hall avec bar, snack et distributeurs de pop corn, le genre de salles où précisément je ne mets jamais les pieds en France, Mais Jaipur appelle la trangression ! La foule a déjà envahi les immenses escaliers, et trépigne d'impatience : la séance précédente a pris du retard. Des jeunes hommes, par centaines dans les spectateurs, avec leur bande, s'amusent à déclencher de faux mouvements de foule et de fausses paniques, poussent des hurlements sinistres qui ne déclenchent que des rigolades ou des sourires amusés. Les pères de famille, les gosses sur les bras, regardent tranquillement sans s'en faire. Il y a aussi des femmes habillées, maquillées avec leur dernier sari étrenné pour Diwali qui attendent avec distinction en discutant entr'elles. Nous, à quatre, on sert de première partie, de dessin animé et d'intermezzo : on nous regarde, on nous accueille on nous pose des questions sur le pourquoi, le comment et le depuis quand et on se fait déjà des copains. Pas de pauvres ici, le billet coûte cent vingt roupies, presque que deux euros, une fortune pour la plupart des gens. La salle est superbe. Enfin, chacun s'installe sur son siège numéroté et et se prépare pour la séance en sortant ses provisions, les gosses dans les poussettes commencent à brailler et on les gave illico pour pouvoir profiter à plein. Le film peut commencer. Tout en hindi, mais rien ne nous arrête.
Bon, voilà ! C'est l'histoire d'un beau mec, Amir Khan qui est amoureux, d'une douce et belle chanteuse - intermèdes musicaux -, qui répand le bien autour d'elle, en s'occupant d'un orphelinat où les enfants l'adorent. Lui se fait passer pour quelqu'un sans importance, alors qu'il est un homme d'affaire qui manie les mobiles, les hommes, et les computeurs et passe sa vie dans les ascenseurs de gratte-ciel,  suivi de ses body-guards en ray-ban. Il imagine ce mensonge parce qu'il veut être aimé pour lui-même et non pour son argent. Vous me suivez ? Elle, elle tombe tout de suite amoureuse même si elle le croit pauvre, elle achète un appartement et on comprend qu'ils rêvent se marier. Après j'ai un trou, car je crois que c'est à ce moment que je me suis endormie pour une demi-heure car j'étais un peu crevée. En fait, quelque chose était arrivée et la jeune fille - ou le héros - a dû se faire un ennemi en la personne du méchant Ghajini. Cette brute épaisse les poursuit et, malgré les séances de body building du héros et ses muscles avantageux, les coince, les assomme avec une énorme barre de fer, puis, devant l'amoureux désespéré mais impuissant, achève la très douce, qui expire dans une mare de sang. Horrible ! Mais le film ne finit pas là . En fait, toute cette histoire est un flash-back, car quand le film commence le héros a perdu la mémoire par la violence du choc et, - c'est un cas médical rare -, il prend des photos sans arrêt, pour se rappeler où il habite, ce qu'il doit faire car il oublie tout au fur et à mesure. Et, pour se souvenir qu'il doit se venger, il a trouvé une idée très sioux, il a carrément tatoué sur son corps le nom de "Ghajini" et, "kill him", en bien étalé car l'anglais a échappé, semble-t'il, au naufrage général de sa mémoire. Au moment où il se met à poil pour montrer ses tatouages, la foule se met à hurler d'excitation, ce que le metteur en scène avait prévu car Amir khan découvre régulièrement son anatomie au cours de l'histoire avec un succès toujours renouvelé. Mais, heureusement, le beau gosse, devenu un peu Frankenstein, tout recousu du crâne qu'il est, va être sauvé par une belle frisée, étudiante en médecine, qui se prend d'intérêt pour son cas médical et pour sa personne, découvre son journal intime qu'elle arrache à Ghajini qui veut s'en emparer pour le détruire. Le héros finit par retrouver le souvenir de sa bien-aimée, ce qui est l'occasion de duos chantés dans le désert. Pourquoi le désert ? Mais parce que les amoureux y sont tout seuls, voyons. Evidemment, il va réussir, malgré les pièges à tuer Ghajini - Le salaud veut lui voler ses photos pour le condamner à l'impuissance -,avant que celui-ci ne trucide la deuxième beauté qui manque, elle aussi, de mourir dans une mare de sang. Ouf !
Aussi con qu'Hollywood, certes, mais plus sympa car la violence outrée est plus drôle que terrifiante - elle déclenche d'ailleurs, les rires et les enthousiasmes -, sans rien de rien de morbide, ni de malsain. Du vrai cinéma, bien mis en scène, bien filmé, un film de pro. Quant à l'histoire d'amour, sa moralité contenterait les consciences les plus sévères et les esprits les plus étroits.
En fait, on est tous sortis contents : du film, de l'ambiance et aussi, parce qu'on avait tous eu l'impression de comprendre l'hindi comme notre langue maternelle, ce qui n'est pas une mince affaire.
Jaipur, Rajasthan. Décembre 2008


Publié à 10:03, le 11/01/2009, Rajasthan
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35. Mariage - règle et applications

La règle
On dit souvent qu'en Inde, ce sont les parents qui arrangent les mariages . Ce n'est que partiellement vrai : Les parents dressent la liste des prétendant(e)s vérifient qu'ils appartiennent bien à la même caste, que la famille n'est entachée d'aucune souillure, puis, dans une vision plus matérialiste, ils examinent la compatibilité des fortunes et des statuts sociaux : une large assise sociale, un compte en banque bien garni pouvant, peut-être, dans une certaine mesure, dans certains cas, compenser une légère batardise de l'arrière grand-mère ou une tendance à l'homosexualité du père de famille ou toute autre conduite hautement répréhensible. Mais le grand Ordonnateur de la cérémonie reste... l'astrologue, chaque famille a le sien, attitré, ce qui est souvent source de difficultés car si l'astrologie est une science, tous les indiens vous le diront - les mouvements des planètes étant immuables -, leur interprétation laisse place cependant à un certain flou, à une part d'incertitude, à un brin de subjectivité personnelle et on a souvent vu des étripages en régles d'astrologues affirmant l'un, que le Graha-Maitri ou amitié entre les maîtres du Janna- Rasis, le signe de la lune était primordial pour la bonne entente psychologique et sexuelle du couple et l'autre affirmant que c'était du pipeau. Et de s'empailler comme des chiffonniers, de se rouler dans la poussière et de se monter sur le ventre en poussant l'halali.
Quoi qu'il en soit, "Les mariages se font dans le ciel" dit-on ici. Et donc c'est l'horoscope, seul, qui est à même de déterminer lequel des pressenti(e)s répond positivementt et sans la moindre bavure ou incertitude aux trente six critères. Ainsi, de même que les soixante seize quartiers de noblesse vous déclaraient pur sang ou batard et avaient empêché le pauvre Candide, qui n'en avait que soixante quinze, d'épouser la fraîche Cunégonde, les trente six critères de l'astrologie traditionnelle indienne rendent les unions possibles voire nécessaires ou rejettent le postulant dans les limbes du célibat, le condamnant à une autre candidature et prolongeant d'autant ses tristes habitudes de "vice solitaire", comme on disait L'Eglise qui s'y connaissait. A noter que l'astrologie n'exige que trente six critères contre soixante seize quartiers chez nous, ce qui montre le caractère laxiste des indiens ou combien les mentalités ont progressé depuis Voltaire. Mais n'imaginez pas des boules de cristal ou des cartes à jouer. A l'heure de la Silicone Valley indienne, c'est le computeur qui va rendre son arrêt. Il suffit de lui donner la date et l'heure de naissance précise des futurs et le logiciel vous fait le compte des critères (matching), vous sort la date du mariage et, en prime, l'âge du capitaine. 
Quant à l'assentiment des intéressés, il va de soi puisqu'on vous a dit que l'horoscope était une science exacte.

Les applications
Lakhsmi : elle a vingt trois ans, elle est brahmane et travaille comme infirmière dans une clinique privée, elle est indépendante Elle se dit pourtant heureuse de faire plaisir à ses parents en leur laissant entièrement le soin de lui choisir un mari. Mais le pressenti - même caste, même métier - semble extrêmement préoccupé par le volet financier de l'affaire et, en plus de la dot proposée par la famille, exige un poids d'or de cinq cents grammes - Modeste qand même, l'Aga Khan, lui, exigeait de ses sujets, chaque année, son poids de métal précieux.- L'affaire traîne donc car la famille ne semble pas pouvoir répondre à cette exigence. 

Banti : Il a vingt et est en deuxième année d'école d'ingénieur en électronique à Jaipur. Lui aussi est brahmane, ses parents sont de gros commerçants dans une petite ville de province. IL est amoureux  fou - il n'a pu s'empêcher de me parler d'elle au bout de trente secondes - depuis la neuvième année (seconde) de Maya, qui était en septième année. Elle appartient à la caste des orfèvres. Le mariage est exclu par les parents de l'un et de l'autre. Ils se voient en secret pendant les vacances scolaires, par exemple, cinq minutes, très tôt le matin sur une terrasse quand toute la ville dort. Aux autres moments, la complicité des amis offre le secours du portable. Dans quatre ans, quand il aura fini ses études, ils partiront ensemble et se marieront sans s'occuper de quiconque. L'idée le fait déjà sourire.

Ramesh : Il a été marié, selon la coutume, à une fille de sa caste de riche commerçant du bazar.  Il a deux petites filles et vient d'avoir un fils. La cérémonie du nom a réuni tout le gratin de la ville. Plus de deux cents personnes sont venues voir le bébé et féliciter les heureux parents. Cela ne l'empêche pas d'envoyer des poèmes d'amour en hindi à une jolie blondinette qui s'en trouve très choquée. 
D'où l'on voit que la science, comme toute entreprise humaine, est faillible.
7 janvier 2009. Shekhawati, Rajasthan


Publié à 07:47, le 8/01/2009, Rajasthan
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34. Certitude


Les vaches sont faites pour vivre dans les prés où elles broutent de l'herbe et l'hiver, elles rentrent à l'étable et mangent du foin. Voilà un fait établi, une idée vécue chez nous comme une certitude. Moi aussi, je l'ai cru. Et donc, arrivée ici, je me demandais à quel moment de la journée toutes ces vaches que je voyais traîner dans les rues, s'en retournaient dans leur campagne vivre leur vraie vie de vache, un peu comme ces travailleurs banlieusards qui montent sur Paris le matin et s'en retournent, leur journée finie, vers leur petit pavillon et leurs nains de jardin. Je voulais écrire un texte qui se serait appelé "vingt-quatre heures de la vie d'une vache", où j'aurais suivi leurs migrations quotidiennes vers de gras paturages où elles pouvaient enfin s'épanouir dans la nature et s'en mettre plein la panse. j'y croyais dur comme du fer. Mais au fil des mois, il a fallu se rendre à l'évidence : je n'avais jamais vu une vache dans un pré et d'ailleurs, je n'avais pas vu de pré du tout. Il y avait bien quelques vaches à la campagne mais au bord des routes, dans les chemins creux ou dans les cours de ferme. Et donc ici, en Inde, - et c'est très dur à accepter - la vache est un phénomène essentiellement urbain, la plupart des vaches n'ont jamais vu la campagne, ni un pré, ni brouté le moindre brin d'herbe. Et encore une remise en cause à vivre dans ce grand pays !
J'ai donc voulu percer le mystère de l'existence des vaches. Je les ai mieux regardées. La première constatation a été qu'elles se tiennent à peu près toujours aux mêmes endroits, là où elles peuvent espérer quelque chose à ruminer. D'ailleurs, j'en connais bien certaines, celles que je croise tous les matins sur le chemin du bazar et que je gratifie d'une petite tape sur la croupe au passage. Il y a  aussi celles qui squattent le marché aux légumes et qui ont leurs commerçants attitrés, celles de la gare routière qui comptent sur les voyageurs repus qui leur cèdent les dernières bouchées de leur samosa ou qui suivent la trace des cosses de cacahouettes. Quand le marché est fini, le soir, je connais celles qui jouent aux éboueurs et sont là pour ramasser les trognons de choux ou les fruits souillés. Sur les tas d'ordures, j'en ai vu se disputer avec les chiens à qui elles donnent volontiers un bon coup de museau pour renifler les premières le contenu d'un sac. La deuxième découverte essentielle en ce qui concerne les vaches a été celle de leur alimentation de base, de la nourriture qui remplace ici le foin. Eh bien ! croyez-le si vous voulez - le complément alimentaire indispensable est... le papier ou le carton, qu'on trouve en abondance partout dans les rues. Vous les voyez en saisir un morceau délicatement après l'avoir bien reniflé et le mâcher tranquillement - comme tout ce qu'elle font - jusqu'à la dernière bouchée. La première fois, on croit à une gageure, à une vache un peu folle (ça arrive !) qui a fait un pari débile avec une copine ou qui a perdu au poker menteur. A la deuxième, on commence à douter, puis quand on s'aperçoit de l'ampleur du phénomène, on est obligé de conclure au caractère papivore du bovidé indien. Il faut noter cependant l'exception du papier journal, sans qu'on puisse dire avec précision si ces bêtes sont dégoûtées par l'encre d'imprimerie ou si c'est le contenu qui leur coupent l'appétit.
Autre certitude remise en cause : les vaches des villes n'appartiennent à personne. Eh bien si ! Il paraît que la majorité des vaches ont un propriétaire qui, faute de pouvoir les monter à l'étage ou les installer dans la chambre à coucher, les nourrit mais les laisse divaguer où bon leur semble. En fait, les citadins se paient à bon compte une petite laiterie personnelle qui peut les suivre aussi lors d'un déménagement ou d'un séjour chez leur belle-mère et qui fournit un lait frais et non pasteurisé tous les matins, devant la  porte. Qui dit mieux ?
Pourtant le mystère n'est pas encore totalement élucidé. Des zones d'ombre demeurent dans la vie des vaches, ou plutôt celles des taureaux, car si on comprend bien à quoi peut servir une laitière, on imagine moins à quoi peut servir un veau mâle ou pire un de ces énormes bêtes si pacifiques et souvent bien grassouillettes qui barrent la circulation, à un peuple presqu'entièrement végétarien et qui, s'il ne l'est pas, n'aime que le poulet ou le mouton ? L'enquête continue. Il va donc falloir suivre non le boeuf mais le taureau...
 4 janvier 2009. Shekhawati, Rajasthan


Publié à 03:44, le 6/01/2009, Rajasthan
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33. Les métiers de la route

Le contrôleur d'autobus
Il a répondu très volontiers à mes questions, lui aussi était  content qu'on s'intéresse à son métier.
Il fait toujours équipe avec le chauffeur dans le même vieux bus qui semble avoir parcouru de tous temps les routes du Shekhawati. Ils sont tous les deux de Bikaner, la grande ville du nord-ouest et assurent un aller et retour par jour sur Jaipur, la capitale, en s'arrêtant dans toutes les petites villes au passage. Sept cents kilomètres d'une route étroite, encombrée de jour comme de nuit, de piétons, d'animaux et de toutes sortes de véhicules, sept cents kilomètres de tension permanente; des pauses de dix minutes de temps en temps aux arrêts les plus importants, mais rien de prévu pour le déjeûner. Une journée de quatorze heures, cinq jours par semaine. Il  vaut peut-être mieux voyager le matin...

Le cyclo-pousse
On dit toujours qu'on ne montera jamais dans un engin pareil - d'ailleurs, il n'y en a que dans très peu de villes -, puis un jour on se retrouve dedans par la force des choses et on a envie de descendre vite. L'engin se compose d'un lourd vélo, d'une petite voiture avec deux bancs et un auvan pour le soleil; deux voire trois adultes peuvent y monter. Le malheureux doit tirer tout ça - c'est là que l'on regrette ses kilos et la lourdeur de son sac, que l'on voudrait de plume -. Il s'élance, on ne voit que son dos, ses muscles qui se tendent et qui protestent dans les bosses ou les trous de la route. La dureté du métier s'apprécie aussi à la sueur qui trempe  rapidement la chemise, puis y laisse de grandes auréoles blanches, une fois sèche. Une odeur de sueur, acide, écoeurante rappelle aussi, s'il était besoin, que la machine est vivante et qu'elle souffre, que le soir l'homme rentrera dans une maison où l'eau est rare, si l'homme a une maison et ne couche pas en chien de fusil dans la machine d'un propriétaire auquel il loue sa force de travail.
Pourtant les clients semblent indifférents, montent à trois, voire plus sans se poser de questions. On voit aussi souvent le spectacle à la fois comique et horrible de deux montagnes avachies, débordant du banc étroit, tirées par le tout maigre, plié sur sa machine, suant, geignant et se déchaînant sur les pédales, comme dans un dessin animé, mais ce n'en est pas un...

Le conducteur de ricksaw
Ses journées sont bien remplies. Comme beaucoup, le matin, à partir de six heures, il a ses habitués, les enfants en uniforme sage qu'il amène dans les différentes écoles privées de Jaipur, puis les commerçants qui rejoignent leur boutique, les cadres qui vont au bureau. Vers neuf heures trente, les fidèles casés, il commmence son attente devant un hôtel à touristes du quartier résidentiel. S'il a de la chance, il trouvera un étranger qui le prendra pour la journée  pour huit cents roupies environ (environ douze euros). Il l'accompagnera, l'attendra, s'improvisera cicerone et le fera profiter de sa connaissance de la ville. Sinon, il cumulera les petites courses pour gagner beaucoup moins. Il ne rentre  pas chez lui pas avant dix heures du soir, il est content de sa vie mais il a beaucoup d'obligations : les études d'informatique du dernier fils, le mariage de l"aîné, son opération de la bouche : cinq ou six jours d'hôpital, une greffe de peau, pour avoir abusé, comme beaucoup ici, du tabac à  chiquer. Il a besoin de  vingt cinq mille roupies. Pas d'assurance médicale évidemment pour des gens comme lui.
Jaipur,  29 décembre 2008


Publié à 03:41, le 6/01/2009, Rajasthan
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32. L'hiver

L'hiver arrive, finie l'élégance indienne, passés les jolies silhouettes colorées aux voiles vaporeux, les hommes en blanc avec leur long pagne savamment drapé et leur turban chantilly. L'Inde n'est pas faite pour l'hiver, qui semble ici une incongruité qui ne devrait pas se renouveler de si tôt et contre laquelle il n'est donc pas nécessaire de se prémunir. La nature, non plus, ne comprend ce qui arrive. Les arbres sont toujours ausssi verts - aucun n'aurait eu l'idée de perdre ses feuilles -, l'herbe aussi jaune, les champs cultivés et les bougainvilliers éclatent de leur splendeur colorée et généreuse. Mais dans les rues, les formes se ratatinent sous le froid qui peut être si vif sous le ciel bleu. La transparence des tissus si recherchée aux beaux jours est emprisonnée dans les tricots  en acrylique à l'épaisseur trompeuse qui alourdit sans vraiment réchauffer et les silhouettes se courbent et avancent plus  silencieuses. On sort aussi les châles tissés de fausse laine, aux couleurs ternes, volontiers beiges, gris ou bleus, qui contribuent à enlaidir un peuple qui a un si grand sens de la couleur. Les hommes s'en enroulent volontiers et prennent l'apparence de petites vieilles pliées sous le poids des ans ou de réfugiés de camp de transit. Tous semblent, d'ailleurs, particulièrement sensibles de la tête car ils l'enroulent de manière cocasse dans une étroite écharpe qu'ils passent plusieurs fois sous le menton mais qui laisse découvert tout l'arrière du crâne. On croirait ainsi qu'ils soulagent une horrible rage de dents qui leur fait souffrir le martyre. Les chaussures fermées font leur apparition, même si les nus-pieds restent largement majoritaires, complétés l'hiver par une invention démoniaque : la chaussette pour tongue qui emprisonnne le gros orteil séparément des autres doigts et permet de prolonger l'usage de ce type de chaussures toute l'année. Le procédé doit faire d'ailleurs l'objet d'un brevet ou d'un monopole d'Etat car les chaussettes arrivées ici répondent, comme du temps du plan en Union Soviétique à un seul et unique modèle en acrylique rose saumon et les indiens ont donc tous les pieds en un uniforme aussi égalitaire qu'original.
Dans les maisons non plus, rien n'est prévu pour le froid. On grelotte dans les palais comme dans les chaumières. Seuls les soirs ou les petits matins embrumés laissent voir au bord des routes de petits feux de brindilles, de cartons, de petits débris et des hommes serrés tout autour, qui se réchauffent en buvant un thé.
Heureusement, au cours la matinée, le soleil sort de sa torpeur, l'hiver est conjuré pour quelques heures et la beauté reprend ses droits, pour un temps.

Décembre 2008. Shekhawati, Rajasthan.



Publié à 11:20, le 3/01/2009, Rajasthan
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31. Le petit mendiant


Un mendiant n'est pas un être forcément sympathique. D'ailleurs, on ne voit pas pourquoi il le serait davantage que les autres spécimens humains. Certains ne disent même pas merci et, la pièce à peine reçue,  regardent déjà ailleurs. C'est aussi vrai qu'on ne peut pas passer sa vie à remercier les autres. Les mendiants indiens ne font pas exception. Parmi eux, beaucoup sont des femmes dont la panoplie obligatoire est le bébé morveux et pitoyable. Elles arrivent brusquement à l'arrêt au feu rouge, ou s'imposent dans une  conversation sur le trottoir, devant une échoppe et vous ne pouvez leur échapper. Mais les mendiants  indiens ont une spécialité qui est de vous pincer et mëme quelquefois presque jusqu'au sang, pour se rappeler à votre bon souvenir. Ils commencent par poser leur main  légèrement sur votre bras, puis appesantissent la pression et passent rapidement à une phase plus offensive quand ils vous estiment insuffisamment réactifs, surtout si vous êtes étranger et que vos obligations sont jugées plus grandes - à juste titre d'ailleurs -. Un jour, une de ces femmes n'a eu que le temps de se reculer et se protéger de ses mains pour ne pas recevoir un bon coup de poing. Furieuse de l'avoir ratée, je frottai mon bras endolori en ruminant des plans de vengeance plus efficaces. Mais comme il n'est pas bien de battre une mendiante, je fus obligée d'en rester là, à regret.
Pourtant, un jour en sortant de mon hôtel, je vis un petit mendiant. Sept ans, huit peut-être, tout seul. D'autres n'étaient pas loin. Toute une famille squattait le trottoir non loin de là, vingt quatre heures sur vingt quatre : la mère avec trois ou quatre enfants rançonnaient tous les passants, se jetaient sur eux et ne les lachaient pas avant d'avoir obtenu satisfaction. Quatre fois par jour, ils me tombaient dessus. Impossible de leur échapper sans faire un grand détour. Je me sentais devenir méchante. Pourtant quelle vie que la leur ! J'ai vu le soir deux enfants se rouler tout entiers dans une grande couverture qui ne laissait même pas dépasser la tête et s'endormir ainsi sur la chaussée, perperpendiculairement au trottoir. De la folie ! en plein centre ville, dans une circulation  démente, de jour et de nuit. Et pratiquement aucun éclairage dans les rues ! Etaient-ils inconscients ? leur vie valait-elle si peu ? Pourquoi les parents ne disaient-ils rien ?
Le petit mendiant, lui, était  tout seul. Et comme j'avais résisté à  la famille et que j'avais mauvaise conscience, j'ai tout de suite sorti ma pièce pour lui, si inoffensif. Il l'a prise et m'a regardée avec un sourire que j'ai encore dans le coeur. Une fragilité bouleversante. Ma petite pièce devenait dérisoire mais que faire ? je l'ai rappelé pour lui tendre un billet même si on ne répond pas par de l'argent à un magnifique sourire, mais je voulais qu'il soit un peu content. Il m'a regardé en s'éloignant, pendant que j'attendais pour traverser. J'ai fait ma course dans le quartier en pensant à lui, je regardais les vêtements d'enfant suspendus dans les échoppes. L'hiver arrivait, ce petit pantalon en velours conviendrait bien et ce joli blouson rouge aussi, ou bien cet autre, en jeans. Que voudrait-il choisir ? Mais avec des vêtements trop luxueux, ne risquait-il d'être dépouillé ? Peut-être faudrait-il mieux un vêtement plus passe-partout ou même, une nippe choisie parmi celles que  l'occident déverse sur les trottoirs des villes indiennes ?
Quand je suis revenue, il n'était plus là. Le soir, ni le lendemain non plus. Il n'était ni sur le trottoir de l'hôtel, ni en face, ni sur aucun des autres trottoirs du quartier...  Je pense toujours à lui.
 Novembre 2008. Gujarat


Publié à 11:13, le 3/01/2009, Gujarat
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30 - L'ami des renards

le seigneur Datétré - Datétré Ji -, disent  les textes sacrés, est l'ami des renards. C'est pourquoi le monastère de Kalo Dungar, dans le Kutch (1) qui lui est dédié, a une bien belle coutume qui se renouvelle deux fois par jour à onze heures du matin et à six heures le soir. Ce saint endroit, non content d'être un dharamsala, c'est à dire d'abriter pour la nuit et d'offrir d'excellents repas sans bourse déliée à quiconque en exprime le désir - pélérins, nécessiteux, touristes -, comme partout dans le Kucht d'ailleurs, nourrit royalement tous les renards du voisinage. Le monastère est situé sur une colline dans un endroit sauvage et pelé : quelques accacias,  des tonnes de pierres, une vue superbe sur le grand Rann, la mer de sel où rien ne pousse, frontalier du Pakistan, terrain d'exercice de l'armée et terrain de jeu des  derniers hémiones, des animaux fabuleux, - l'onagre de La Peau de Chagrin !-, rapides comme le vent, dit-on, et totalement indomptables. Donc, l'autre jour, nous étions quelques uns à attendre - moi, je ne savais pas d'ailleurs ce que j'attendais mais je faisais comme les autres, pressentant que je ne perdais pas mon temps -. Peu avant onze heures, un serviteur du temple sort, portant sur sa tête un immmense plateau et il se dirige lentement vers une petite éminence où se trouve une  plate-forme circulaire, style salle à manger pour renards. Tout d'un coup, pendant que le serviteur monte lentement, chargé comme il l'est, un renard apparaît, près de la plate-forme, il avait l'air de loin de pousser de petits cris d'excitation, il était manifestement très nerveux. Je ne sais pas si c'était l'idée de la nourriture ou la peur du voisinage des hommes, du piège toujours possible, inscrite dans sa carte génétique; les deux certainement. Il disparaît derrière une bosse, un autre arrive, puis un troisième, eux aussi inquiets et nerveux et ils ne restent pas en vue. La scène se précipite. Le serviteur arrive en haut, renverse d'un seul coup tout le contenu de la bassine  : des kilos de riz sucré ! quel festin ! A peine s'est-il éloigné de quelques pas que les trois renards se précipitent et se mettent à dévorer, suivis de trois autres. Il avalent comme des fous, l'assistance est ravie : on compte les renards, j'oublie de prendre des photos mais mes jumelles passent de mains en mains.  Six renards ensemble à se régaler ! Il fallait que le riz soit à point et le sucre bien dosé car je n'ai pas le sentiment que les renards aiment davantage la compagnie de leurs semblables que celle des hommes. Quinze, vingt secondes plus tard peut-être, ils décampent. Arrivent quatre grands chiens qui attendaient manifestement leur tour et qui terminent les restes.  Enfin, surprise des surprises : deux magnifiques hémiones; comme l'âne de la fable qui avait tondu "du pré la largeur de sa langue", ils viennent recueillir de la table, les derniers grains. Les pauvres, toujours laissés pour compte :  il ne reste plus rien. Et pourtant ils auraient pu profiter de leur taille pour s'imposer. Quelle allure magnifique, une  haute silhouette : ils ressemblent un peu à des zèbres. Plus rapides d'ailleurs. Ceux-là ont une  épaisse fourrure claire, un ventre blanc, une crinière fournie, coupée en brosse. On aurait envie de les caresser... l'assistance s'agite, enthousiaste. Quelle chance d'être là, car si les renards sont toujours au rendez-vous - jusqu'à quinze ensemble, m'a-t'on dit - les hémiones, eux, sont pas coutumiers de la bienfaisance des moines et ont toujours su garder leur quant à soi .
 Bienheureux Datétré-Ji dont l'amitié pour les renards nous a valu ce spectacle !
 
 Novembre 2008.Kutch, Gujarat.
(1) Kutch: région très isolée, à l'extrême ouest du Gujarat, coincée entre la mer d'Oman et le Pakistan.



Publié à 11:38, le 18/12/2008, Gujarat
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29 - Poisson dans l'eau ("Au sein du peuple, comme un" )

Les indiens savent être gentils avec moi. D'ailleurs ce n'est pas difficile. Il suffit qu'ils me disent quand j'arbore le matin pour aller au bazar, ma  tenue de paysanne  marwari : jupe longue unie,  corselet noir et voile traditionnel : "oh ! mais je ne vous avais pas reconnue, j'ai cru que c'était une indienne." Alors aussitôt, je  me tortille de contentement, c'est exactement ce qu'il fallait pour me combler, je suis aux anges. Pourtant, au fond, je ne suis pas dupe. Personne ne ressemble moins que moi à une indienne. Ni la silhouette, ni surtout la démarche ne correspondent au modèle. Ce voile, un vrai casse-tête, jamais où il faut :  toujours à glisser d'un côté ou de l'autre, à ne pas vouloir rester accroché à la jupe, à traîner par terre, à pendouiller sur le côté ou à se mettre en boule. Déjà, le caddy est un handicap : il n'y a que les occidentaux pour faire des courses de Gargantua, les indiens ont deux trois petits sacs qu'il est facile de transporter à la main. Le sacoche en bandouillière ne convient pas non plus : on doit mettre son argent dans on soutien gorge ou bien  on le rouler dans un coin du voile et faire  un noeud. Quant aux lunettes de soleil, elles ont tout simplement grotesques : les gens du coin n'ont pas peur de  la lumière et il ne viendrait jamais à l'idée d'une paysanne marwari d'investir dans ce genre de gadjet. Je sais tout ça. Pourtant de temps en temps , je me déguise, pour recevoir des compliments : " vraiment joli votre tsouni, savez-vous que ce sont les impressions traditionnelles du Shekhawati" ou "Où avez-vous fait faire ces jolies incrustations  dorées dans votre voile ?". Les hommes me saluent et les femmes de mon âge ont un sourire de connivence. Il n'y a que les jeunes  garçons pour rigoler et trouver que je fais le clown. Pour honorer les différentes cultures, je change de costume de temps en temps et je fais de savants calculs pour trouver le meilleur moment de l'inauguration. Après plusieurs jours de tenue occidentalo-indienne - pantalon, tee-shirt, voile court sur les épaules -, je sors tout d'un coup, un matin, mon nouveau penjabi : kurta en tissu traditionnel, bleue et blanche, salwar bouffant et petit voile blanc rayé de bleu. Un succès.  C'est pourquoi, je comptais énormément sur un superbe costume rajpoute : jupe longue froncée, rouge et crème, un haut assez court , rouge, entièrement brodé avec le décolleté qui laisse apparaitre un corselet de la même couleur que la jupe: le fin du fin de l'intégration. Je l'avais attendu longtemps, il n'était jamais prêt, le tailleur reportait de jour en jour à cause de fêtes qui n'en finissaient plus; que de cris et de grincements de dents . Et quand il a été fini, j'ai tout de suite  vu qu'il ressemblait à un sac à patates : iirrécupérable , inmettable. Même avec la meilleure volonté du monde, la plus grande gentillesse et la meilleure mauvaise foi, jamais aucun indien n'aurait jamais pu me prendre pour une rajpoute. Je ne m'en suis jamais consolée.
17 décembre 2008. Shekhawati, Rajasthan


Publié à 11:29, le 18/12/2008, Rajasthan
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28 - Le voile

Ici, on n'est pas malheureux, on en a de toutes sortes, pour tous les goûts, pour toutes les chapelles. D'abord, il y a le voile qui se met sur  le penjabi  (kurta et pyjama) pour les jeunes filles hindoues ou musulmanes; c'est un tissu léger assorti au costume, de deux mètres de long; il couvre généralement la poitrine et les deux pans, rejetés sur les épaules, tombent élégamment dans le dos. Les cheveux sont tressés  en une épaisse natte et la tête découverte. Il s'agit de montrer sa beauté à l'élément masculin qui peut admirer de loin, mais pas toucher. Une fois mariée, la femme hindoue porte un sari,  six mètres de long dont les derniers mètres servent de voile. La paysanne, elle, porte une jupe longue unie, un petit haut moulant et, sur la tête, le voile traditionnel du Shekhawati aux couleurs rouge et orange ou jaune, brodé d'or. Cependant des lois de bienséance exigent que ce voile soit tiré sur le visage (purdah) selon une codification aussi obscure que rigoureuse : quand la femme réside dans la famille de son père, elle marche, visage découvert devant les hommes et les femmes, quand elle est dans la famille de son mari, elle doit cacher entièrement sa figure aux éléments mâles, la montrer aux éléments femelles sauf à sa belle-mère, qui, pourtant, normalement, est une femme. Compliquées  toujours les histoires de famille ! Donc,  dans ce dernier cas, on ne peut ni toucher ni voir. Et les malheureuses, comme des fantômes dans les rues, marchent la tête penchée pour essayer d'apercevoir par dessous et en biais afin de ne pas tomber dans un égout, écraser une ordure molle ou une bouse de vache ou de se prendre un cycliste, un âne ou un autobus. Pour les musulmanes pratiquantes, plusieurs cas se présentent : la musulmane traditionnelle porte encore le penjabi, une fois mariée, mais avec un  grand voile dont les lois sont les mêmes que celles de sa voisine hindoue;  car il ne faudrait pas qu'on puisse dire que les musulmans ont moins de moralité que les hindous ou vice versa et que leurs femmes sont d'affreuses traînées qui montrent le bout de leur nez à leurs beaux-frères.  Deuxième cas de figure, la musulmane tendance, elle, est tout de noir vêtue, ce qui  est particulièrement confortable  en décembre et janvier : une longue robe noire, qui laisse quelquefois dépasser par mégarde quelques millimètres de dessous plus colorés, un long voile noir couvre la tête et le front et un petit (hijab) le bas le visage et ne laisse dépasser que deux yeux noirs kholés : dans ce cas : on ne peut toujours pas toucher, on peut voir cependant mais pas tout. Troisième cas de figure : la  riche bourgeoisie  intégriste, elle, ne porte pas le voile, trop commun, c'est la burka qui fait un malheur, version Shekhawati, très seyante, entièrement noire avec grillage en mousseline; tout est couvert, même les mains et les doigts de pieds, une tenue particulièrement indiquée pour l'apicultrice qui peut combiner ainsi tenue de sortie et tenue de travail. Evidemment pas question de toucher et on ne voit carrément rien : le fantasme joue à plein. Enfin, dernier cas : les étudiantes branchées, quelques unes ici. Elles portent volontiers un jeans moulant et de longs gants blancs type soirée à l'opéra qui cachent tout le bras; elles s'emmaillotent aussi la tête et le visage avec un petit voile et se la jouent Palestine 70. Là non plus, on ne voit pas grand chose et si un mâle avait l'idée de toucher, il se prendrait un aller retour vite fait.
Une fois, dans la rue, l'une d'entre elles s'est précipitée sur moi, puis, me voyant interdite, d'un geste superbe, elle a arraché son tsouni, montrant à  la ronde son visage juvénile : on s'est fait la bise tranquillement et elle s'est remmaillotée, avant de continuer son chemin. La jeunesse est sans complexes.
15 décembre 2008. Shekhawati, Rajasthan.


Publié à 10:55, le 16/12/2008, Rajasthan
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27 - Le luxe du pauvre


De nombreuses villes indiennes s'énorgueillissent de leur lac. C'est, en général, un immense espace, creusé dans le passé par un maharajah  vaniteux ou artiste et destiné à servir d'écrin à un palais construit en son milieu. Les maharajahs partis, restent  les palais, transformés en hôtels ou en musée et le lac  toujours magnifique, bordé de promenades, de ghats et fréqenté en hiver par les différentes variétés de pélicans, de cigognes, de cormorans, de hérons et d'égrettes qui s'y nourrissent tranquillement et trouvent dans les grands arbres un gîte sûr pour la nuit. Mais outre cette beauté paisible qui fait le charme d'une ville et la fraicheur qu'il dispense  pendant les mois  chauds, le  lac est le luxe du pauvre.  Il  fournit l'eau à profusion - mieux que l'eau courante - le matin à ceux qui n'ont même pas de toit pour leur tête et à tous ceux qui ont si peu d'eau chez eux pour leurs besoins quotidiens. Hommes et oiseaux se retrouvent donc côte à côte le matin. Coexistence pacifique : les uns y font leur toilette, les autres y trouvent leur pitance. Et comme les pauvres sont  minces et beaux, le spectacle  est toujours gracieux. Les hommes et les jeunes garçons gardent un pagne autour des reins, mais les femmes entrent dans l'eau avec leur sari qui les moulent  si bien qu'elles semblent toutes être faites pour l'atelier de Phidias qui faisait poser ses modèles avec une tunique mouillée pour mettre en valeur la beauté de leur corps. J'ai vu une fois une vénus sombre sortir de l'eau et tordre ses cheveux mouillés. Elle avait une telle grâce, un tel naturel nonchalant, entièrement occupée qu'elle était à sa toilette; au plaisir de ces minutes volées à la vie harassante des jeunes femmes et particulièrement des jeunes femmes pauvres. Rien ne la détournait d'elle-même, ni la rue, ni les passants, ni les voitures, ni même les admirateurs que sa splendeur ne manquait pas de susciter.

 (1) ghat :  large escalier qui permet aux fidèles d'accéder à l'eau et  de faire leurs ablutions.

Sur les routes du Gujarat et du Rajasthan.  Décembre 2008


Publié à 04:40, le 13/12/2008, Rajasthan
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26 - Nationalisme et chauvinisme


 
J'aime bien embêter les indiens. De plus, ce n'est pas difficile. Il n'y a qu'à leur parler du Khasmir. Alors ils commencent un discours pleurnichard  et convenu d'où il ressort que le khasmir a toujours été indien mais que les méchants musulmans, aidés par l'infâme Pakistan ont fomenté des troubles etc... peu a peu leurs phrases prennent de l'ampleur, ils s'échauffent, commencent les effets de manche, que vous leur coupez tout sec par un "ceux d'en face disent exactement la même chose". Alors ils vous regardent avec tristesse, le regard lourd de reproches : tant de noirceur les laissent sans voix. Mais on  peut  aussi varier en évoquant les attentats récents. La encore, on vous sert immanquablement la même rengaine, que vous arrêtez par le rappel du terrorisme hindou, qui, pour être moins médiatisé, est largement plus sanglant. Même réponse : les yeux pleins de peine, le sentiment de la trahison, ils n'auraient jamais cru cela de vous et eux qui croyaient que vous les aimiez !
Mais je sais ausi être gentille avec les indiens.  Là encore, il y a le choix. on ne risque pas de se tromper si on évoque l'immensité du pays, l'impossibilité de visiter l'Inde en six mois, l'obligation de revenir plusieurs fois tant les Etats sont nombreux, la diversité impressionnante. Alors, ils ne bougent plus, ils se figent, un sourire aux lèvres et ils aimeraient que vous continuiez toujours tant le discours est caressant. Un autre thème très porteur est celui de la population : le deuxième plus grand pays du monde, plus d'un milliard deux cents millions d'habitants et la France est si petite, à peine plus que le Rajasthan ! oui, oui, ils sont un grand pays et que c'est agréable de se sentir puissant, on en devient magnanime... On a aussi  toutes ses chances de faire plaisir avec Gandhi ou Néru, le Taj Mal, le yoga ou la médecine ayurvédique qui sont aussi bien placés dans le top dix des sujets qui ravissent vos interlocuteurs. Je n'ai pas essayé la bombe atomique. Mais ce qu'ils  aimeraient par dessus tout, ce qui véritablement les comblerait, les  aménerait  au septième ciel, c'est que vous leur parliez de leur excellence au cricket. Plusieurs fois, ils ont fait des approches  avec moi dans l'espoir secret que j'aborderai le sujet et qu'ils pourraient se rengorger et boire du petit lait. Mais à chaque fois, j'élude, je trouve un faux-fuyant. Comment leur dire que je ne sais même pas dans quel sens il faut envoyer la balle et  que je confonds avec le base-ball ?

Rajasthan et Gujarat. Décembre 2008


Publié à 04:31, le 13/12/2008, Rajasthan
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25 - Vies de femmes


L'infirmière de campagne
Elle a trente ans environ. Je l'ai rencontrée dans le bus, c'était ma voisine, elle m'a fait écouter ses chansons préférées sur son portable. Puis on a commencé à parler dans un anglais approximatif. Elle est infirmière et passe tous les jours trois heures dans le bus pour prendre son service dans un petit poste de campagne à 80 km au nord d'Udaipur, la grande capitale du sud du Rajasthan. Elle est fonctionnaire, elle gagne 6000 roupies par mois (environ 150 euros), n'a pas de congés annuels sauf quelques jours lors des grandes fêtes nationales : Diwali, Decherah, Holi, une ou deux autres encore, ce qui ne fait pas beaucoup quand même. Son petit hôpital ne comprend qu'une table de travail et quatre chaises et le médecin ne le visite qu'une fois par mois. Le reste du temps, c'est elle qui assure, de dix du matin à quatre heures de l'après-midi. Elle donne les cachets, fait les pipûres, les pansements, branche le goutte à goutte, assure la surveillance des grossesses et des nouveaux, répond à toutes les urgences et dirige les gens vers les hôpitaux si nécessaire. Elle s'occupe aussi de limitation des naissances et stérilisation volontaire. Elle a eu un grand sourire quand je lui ai dit qu'elle faisait un métier formidable.

La danseuse
Elle est superbe, elle a dix-neuf ans  Elle fait vivre toute une famille et envoie les enfants à l'école. Elle vit dans la région de Jodhpur, au Rajasthan, le pays d'origine des gitans, dit-on. Elle a appris la danse je ne sais trop comment, avec les gens de sa famille, je crois, sa grand-mère, elle est orpheline. Sa mère, quand elle avait un an, est morte  enceinte de son cinquième enfant, à l'âge de vingt cinq ans : elle avait pris, paraît-il des médicaments périmés ou peut-être de faux médicaments. Le père est mort deux ans après. Elle a été élevée un peu par tout le monde, ses soeurs surtout. Elle n'a jamais été à l'école. Pourtant elle sait lire, écrire, se débrouille en anglais et assez bien en français aussi, ce qu'elle a appris à droite, à gauche, poussée par l"envie de s'en sortir. Ellle danse les danses traditionnelles, depuis l'âge de seize ans, dans une petite formation avec quatre musiciens rajasthanis. La petite troupe fait quelques tournées en Europe, des représentations dans différents Etats de l'Inde mais la concurence est grande. Ce n'est ni la gloire ni la famine mais elle garde toujours en elle l'angoisse de cette famille si nombreuse qui attend après elle, elle voudrait vivre en Europe.

la cuisinière
Elle a une quarantaine d'années, quatre filles, deux mariées, une  instit dans une ville du shekhawati, la dernière à la maison et un fils, jeune diplômé  en informatique sans emploi. Son mari est prêtre et gagne tois sous avec les offrandes des fidèles. Ses trois mille roupies (50 euros environ) par mois (pour officiellement  six jours de travail et dix heures par jour) sont le seul revenu  fixe pour la maisonnée. Tout ce monde vit dans une vieille haveli délabrée. La fierté de la famille est Ganga, la vache qui  ne fournit que trois litres de lait par jour car son veau est déjà grand. Durga  est cuisinière mais comme elle est brahmane, trois jours par mois, elle n'a pas le droit de mettre les pieds à la cuisine et s'absente de son travail. Elle ne supporte pas  d'apercevoir un oeuf et ne laverait jamais une casserole qui a contenu de la viande. Le matin, avant son travail et le soir, elle se rend au temple  du centre ville pour la prière, elle assure aussi les travaux du foyer et s'occupe de sa vieille belle-mère. En fin de journée, elle trouve que la vie est bien dure.

Femmes nomades (adivasi)
On les rencontre par hasard au bazar, le matin. Jamais seules, toujours par deux ou trois. On ne sait pas d'où elles sortent. Certainement, des environs car on voit des tentes de fortune ou des huttes de branchage, dans la savane aux portes des villes. Les familles vivent de petit élevage, dans une extrême pauvreté. Ce qui frappe d'abord chez elles, c'est leur élégance et leur crasse. Les jupes et voiles sont magnifiquement colorés - le vert domine, accompagné de jaune et de rouge, d'incrustations dorées et met en valeur la peau toujours très sombre. Beaucoup de bijoux aussi, des bracelets qui couvrent tout le bras. Dans le passé, ils étaient être en argent, en ivoire ou en os mais  maintenant  ils sont  généralement en plastique. On se demande comment on peut travailler avec tout cet harnachement. En permanence accroché à leur sein, un bébé hirsute et morveux qu'elles mouchent de leurs doigts. Certaines sont incroyablement jeunes. Au printemps et en été, elles vendent un miel délicieux qui sent la banane. On les croise souvent une gamelle en inox à la main, elles reviennent du travail : construction des routes, égouts, travaux publics en tout genre.On peut difficilemnt trouver plus dur et moins bien payé. Il ne faut surtout pas les aborder, leur dire qu"elles sont jolies ou leur demander qui leur fait leur jupe pour en avoir une pareille. Vous pouvez vous faire arracher les yeux, ou du moins devenir l'objet de risée de leur part et dans une langue qui, pour ne pas être de l'hindi, semble tout à fait expressive.
 Shekhawati, Rajasthan. 9 décembre 2008


Publié à 04:17, le 13/12/2008, Rajasthan
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24 - Curiosité


La première question - et toutes affaires cessantes- que posent les indiens quand ils rencontrent un étranger, c'est de lui demander d'où il vient. Quand vous vous adressez à eux pour la première fois, vous sentez qu'ils ne vous écoutent pas, qu'ils sont pour ainsi dire sur des charbons ardents jusqu'à ce que vous leur ayez livré la réponse tant attendue. Et cela que que soit leur âge, leur profession ou leur origine sociale. A croire qu'ils font tous des statistiques sur les gens qui visitent leur pays. Même le fonctionnaire au guichet et - Dieu sait qu'un fonctionnaire indien à son guichet est un personnage  sérieux voire hiératique - avant de s'occuper du problème qui vous préoccupe, esquissera un sourire calin dans l'espoir que vous livriez le nom  de l'heureux pays qui vous a vu naître.
Mais il est impossible de faire ici un descriptif des formes employées pour arriver au but, tant elles sont surprenantes, variées, inépuisables. Même celui qui ne sait pas l'anglais va s'arranger pour vous faire sa demande dans la langue de shakespeare en apportant une touche personnelle et originale. Ainsi à côté du  "what is your country"  des puristes  va  coexister le "what country from ?" des plus laxistes ou "what country  ?" quand il y a  encore davantage de laisser-aller. On dira  aussi volontiers "city from ? "quand on est pressé ou "come from ?" ou encore "from you ?", plus abstraitement, si on a  carrément une casserole sur le feu. Un peu plus difficile à saisir, quand c'est de but en blanc, l'étrange "where are you ?" Mais il y a aussi "from where ?" qui peut devenir aussi "Where from ?" avec l"habitude de l'hindi de placer les mots à l'envers des nôtres ? j'entends aussi quelquefois  "mmmcountrymmm ?" quand les gens ne sont pas sûrs de leur syntaxe, qui peut être remplacé par "mmmcitymmmm ?" pour ceux qui veulent une réponse plus précise. Au début, c'est évident je ne comprenais pas toujours et maintenant non plus d'ailleurs, mais ça n'a plus d'importance car, comme je sais exactement à quel moment la question vient, je réponds sans hésitation pour éviter à mes interlocuteurs la fatigue de répéter leur phrase et fournir  immédiatement une réponse courte, précise et entièrement satisfaisante, et les délivrer  ainsi de tout souci sur mes origines. J'ai pourtant eu un moment d'hésitation et de stupeur, je l'avoue, quand un jeune homme m'a demandé il n'y a pas si longtemps, à brûle-pourpoint : "Where you made in ?" - ??? - Des parents dans le textile peut-être ?
 7 décembre 2008


Publié à 04:09, le 13/12/2008, Rajasthan
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23 - La compassion



Les indiens connaissent la compassion. Cela a beau paraître chez nous une vertu ringarde, je ne laisse pas de penser à la supériorité des peuples qui la pratiquent. Il y a une  vraie solidarité de ceux qui savent ce que veut dire le mot souffrance  pour la vivre ou l'avoir vécue avec ceux qui  la subissent. Une compassion  qui s'exprime à l'égard de tous les êtres vivants, sans distinction. C'est dans le village gitan  où j'ai été invitée, le jeune homme qui est allé chercher  sa vieille  grand-mère aveugle et l'a pris dans ses bras pour que je la prenne en photo et qu'elle partage  avec tous ce moment  de plaisir. c'est le petit commerçant du bazar qui nourrit comme un prince le plus pelé des chiens des rues, celui que j'avais vu l'arrière-train paralysé, maigre et lamentable. Et c'était vrai, il n'a pas voulu de mon beignet, car  il ne se nourrissait que de lait et de gâteaux. c'est aussi la jeune fille qui n'a pas le sou et qui donne une pièce à la mendiante, la banane qui est tendue à la vache qui crève de faim et qui quémande à l'étal. On voit des exemples  de cette solidarité tous les jours dans la rue, quand on se donne la peine  de regarder. C'est le fait de petites gens qui n'ont pas besoin d'une organisation, d'un siège social et de subventions pour aider les autres. Ils font cela tout simplement, d'eux-mêmes.
6 décembre 2008
   


Publié à 04:02, le 13/12/2008, Rajasthan
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Pas d'oignon pour les fidèles


Mes amis bijoutiers qui sont très pieux fréquentent matin et soir  un temple  où les fidèles se voient interdire l'usage de l'oignon. J'ai appris ce détail incidemment quand je m'enquérais de la recette de délicieuses carottes à la graine de moutarde que nous étions en train de déguster.  Pas d'oignon, les pauvres, moi qui ne sais pas faire un plat sans  en faire rissoler un. Pourtant chez eux, tout est bon, l'interdiction a dû developper l'imagination des fidèles et les obliger à trouver des solutions de remplacement. Mais on peut dire que les interdictions alimentaires sont le fonds de commerce commnun des religions. Pas de porc ni d'alcool pour les musulmans, c'et déjà beaucoup mais chez les hindous, ça bat les records : pas d'alcool, pas de viande ni d'oeufs et, en prime, des interdits supplémentaires pour les sectateurs de je ne sais quelle divinité. Et, comme ils ont un panthéon impressionnant, les dieux qui se sont reveillés trop tard n'ont peut-être plus eu d'autre choix que d' interdire le pissenlit ou la rhubarbe, et se sont ainsi ridiculisés en ne gênant personne. Mais, en général, la mécréante que je suis a tendance à croire qu'il y a une compétition pour rendre la vie des gens horriblement difficile et compliquée en multipliant les prohibitions. Pourtant, quand j'étais petite, j'aurais adoré une religion qui interdise les endives et les épinards et j'ai toujours pensé que le catholicisme, qui a si bien su  brûler les gens pour avoir mangé un morceau de lard les jours où il fallait manger un morceau de poisson, a toujours été  beaucoup trop permissif en ce qui concerne les légumes verts.
Sur les routes du Rajasthan et du Gugarat. Novembre - Décembre 2008


Publié à 11:48, le 6/12/2008, Gujarat
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Dans le train (et dans le bus) III - Les toilettes


 Elles se signalent  de façon toute naturellle, sans le secours de la petite lumière rouge et verte de nos TGV et on n'attend jamais devant la porte. Cependant, comme les voyages sont longs et la continence difficile, il faut bien un moment se décider mais, comme pour l'égout, c'est la première fois qui coûte.
Pour ma part, j'eus à choisir entre deux alternatives, toilettes européennes d'un côté (?), toilettes indiennes (?) de l'autre. Sans savoir  à quoi je m'exposais, mais dans un souci d'intégration au milieu (?), de dépassement de soi (?), je choisis résolument les toilettes indiennes. Eh bien ! sans entrer dans les détails, en prenant les précautions d'usage pour les bas de pantalon, on peut dire que  l'examen de passage fut réussi, le plus difficile étant évidemment de se garder des secousses du train qui risquent de vous faire déraper dans un endroit non désiré. En tout cas, je suis formelle, les toilettes des trains sont bien préférables à celles des haltes de bus, qui, elles, sont tragiques. D'ailleurs les indiennes évitent de voyager ou se privent de boire pour ne pas affronter l'épreuve. D'abord, la plupart du temps, il n'y a pas de toilettes et le problème se résout donc faute de combattantes. Imaginez que votre bus s'arrête à des heures perdues dans une aire de stationnement, devant une sorte de grand restoroute ouvert à plein vent, au milieu de camions et d'autres bus qui ont deversé eux aussi une cargaison hirsute et ensommeillée. Les hommes se dirigent automatiquement vers des toilettes situées en général sur les côtés et les quelques femmes restent au milieu, se demandant si elles n'ont d'autre choix  que de chercher un  coin sombre, loin au milieu des maisons endormies - jamais possible, en fait - ou d' attendre la halte suivante, deux ou trois heures après. Une fois, nous nous sommes retrouvées à quatre ou cinq, à escalader dans la nuit pour trouver des toilettes qui ne fermaient pas et où l'on ne savait pas où poser le pied. Personne ne râle, les indiennes font comme si de rien n'était, la tête ailleurs. Par deux fois cependant, au Gujarat, j'ai eu la chance de trouver des édifices qui s'apparentent un peu à des toilettes romaines, telles qu'on peut les admirer encore sur de nombreux sites archéologiques et qui témoignent de la supériorité du monde romain sur ses voisins immédiats. La voyageuse  pressée se dirige donc sans angoisse, à sa sortie du bus, vers un lieu dûment signalé et strictement semblable à celui des hommes et, à ses yeux étonnés (et ravis), s'ouvre un espace entièrement carrelé de blanc et brillamment éclairé. Sur les deux côtés  s'alignent de minuscules box, le sol incliné  conduit  à un écoulement commun le long de la paroi  : des vespasiennes pour femmes !  Dix paires de fesses à l'air ! Quelle surprise ! Dommage que les alvéoles aient été malencontreusement séparées par des murs  bas qui gênent la convivialité telle qu'elle pouvait certainement s'exprimer chez les romains et qui permettait l'échange de nouvelles sur la famille ou l'état politique du pays, ce qui aurait été particulièrement apprécié ici, j'en suis sûre, en cette périose électorale. Pas d'eau mais chez les romains non plus et ce n'est pas de çà qu'ils sont morts. Je m'alignai donc moi aussi, mais la configuration des lieux me plongea dans des abîmes de réflexion. D'où je conclus que,  les indiennes utilisent leurs vespasiennes à l'envers, à l'instar des hommes et qu'il aurait fallu mettre les fesses côté mur, juste au dessus de l'écoulement, ce qui offrait en sus l'avantage de pouvoir entrer en conversation avec la personne d'en face. Mais loin de moi l'idée de vouloir donner des leçons aux indiennes sur la façon d'utiliser leurs vespasiennes. La fois suivante, sans l'ombre d'une hésitation, je baissai mon pantalon et montrai  mes fesses à  la ronde, comme tout le monde.

En remerciement à l'Etat du Gujarat, qui a initié cette politique audacieuse et innovante, destinée à promouvoir l'égalité des sexes dans des lieux de deni de justice.
 
 
 
Dans les chemins de fer et les bus du Rajasthan et du Gugarat. Novembre et décembre 2008
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Publié à 03:54, le 1/12/2008, Rajasthan
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Dans le train II - Préparatifs de nuit


Immédiatement après le repas, les indiens ne perdent pas de temps et commencent les préparatifs pour la nuit. D'abord, ménage : on commence pas épousseter soigneusement la couchette avec son mouchoir.  On pose  ensuite un drap imprimé ou une fine couverture en coton pour le dessous, une grande couverture de la maison pour le dessus. Chacun reconstitue ainsi l'environnement familial, quotidien et sécurisant pour celui qui court l'aventure ferroviaire hivernale et le touriste peut aussi, sans se déplacer, visiter l'intimité - souvent assez kitch- de chacun de ses compagnons de voyage. Beaucoup de rose, de grandes fleurs, des franges colorées, la grisaille et la crassse du wagon disparaissent sous ces avalanches de douceurs laineuses et de couleurs tendres. Les écharpes, les bonnets de laine sortent des sacs pour la tête  car on se méfie des fenêtres qui ne ferment pas et qui ont vite fait de vous faire attaper un rhume, chacun s'emmaillote pour ce qui reste, quand même - il faut le dire - une petite épreuve. Mais le meilleur sens du confort et de l'organisation revient sans conteste à un notable musulman rencontré un soir dans le rapide Barathpur- Udaipur, tout  de blanc vêtu, une longue veste boutonnée, une  barbe adéquate, de fines lunettes cerclées d'or et un attaché case pour compléter le sérieux. Deux ou trois personnes l'accompagnaient, qui avaient préparé sa couche pour la nuit : un fin matelas pour le moelleux, puis un drap et enfin une magnifique doudoune molletonnée, finement décorée de petits nounours roses dans laquelle le vénérable personnage n'eut plus qu'à se glissser pour des rêves, évidemmnent, enchanteurs mais très bruyants  pour la compagnie. A son réveil, tardif, il n'eut plus qu'à siroter son "çay", son thé au lait qu'il avait dû commander à une des stations et qu'un de ses hommes lui a apporté dans une petite tasse en terre cuite. J'eus la surprise d'en voir une arriver aussi pour moi, de sa part - j'étais sa voisine du dessus - mais il ne m'a pas lancé un regard et il est resté là, à contempler inlassablement le paysage, assis  avec dignité sur ses nounours roses. Il signifiait ainsi avec délicatesse, que son geste n'était pas guidé par une quelconque intérêt personnel, le désir grossier d'entrer en contact avec une femme mais par le seul souci de ne pas laisser une étrangère mourir de soif au réveil, en sa présence. Ce que c'est que l'éducation ! Puis les serviteurs ont replié matelas et couverture, les lunettes ont disparu dans l'attaché-case. Je ne l'ai pas vu descendre. Dommage, on aurait pu s'aimer !
Dans les chemins de fer du Rajasthan et du Gujarat. Octobre et novembre 2008


Publié à 03:33, le 1/12/2008, Rajasthan
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