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Immédiatement après le repas, les indiens ne perdent pas de temps et commencent les préparatifs pour la nuit. D'abord, ménage : on commence pas épousseter soigneusement la couchette avec son mouchoir. On pose ensuite un drap imprimé ou une fine couverture en coton pour le dessous, une grande couverture de la maison pour le dessus. Chacun reconstitue ainsi l'environnement familial, quotidien et sécurisant pour celui qui court l'aventure feroviaire hivernale et le touriste peut aussi, sans se déplacer, visiter l'intimité - souvent assez kitch- de chacun de ses compagnons de voyage. Beaucoup de rose, de grandes fleurs, des franges colorées, la grisaille et la crassse du wagon disparaissent sous ces avalanches de douceurs laineuses et de couleurs tendres. Les écharpes, les bonnets de laine sortent des sacs pour la tête car on se méfie des fenêtres qui ne ferment pas et qui ont vite fait de vous faire attaper un rhume, chacun s'emmaillote pour ce qui reste, quand même - il faut le dire - une petite épreuve. Mais le meilleur sens du confort et de l'organisation revient sans conteste à un notable musulman rencontré un soir dans le rapide Barathpur- Udaipur, tout de blanc vêtu, une longue veste boutonnée, une barbe adéquate, de fines lunettes cerclées d'or et un attaché case pour compléter le sérieux. Deux ou trois personnes l'accompagnaient, qui avaient préparé sa couche pour la nuit : un fin matelas pour le moelleux, puis un drap et enfin une magnifique doudoune molletonnée, finement décorée de petits nounours roses dans laquelle le vénérable personnage n'eut plus qu'à se glissser pour des rêves, évidemmnent, enchanteurs mais très bruyants pour la compagnie. A son réveil, tardif, il n'eut plus qu'à siroter son "çay", son thé au lait qu'il avait dû commander à une des stations et qu'un de ses hommes lui a apporté dans une petite tasse en terre cuite. J'eus la surprise d'en voir une arriver aussi pour moi, de sa part - j'étais sa voisine du dessus - mais il ne m'a pas lancé un regard et il est resté là, à contempler inlassablement le paysage, assis avec dignité sur ses nounours roses. Il signifiait ainsi avec délicatesse, que son geste n'était pas guidé par une quelconque intérêt personnel, le désir grossier d'entrer en contact avec une femme mais par le seul souci de ne pas laisser une étrangère mourir de soif au réveil, en sa présence. Ce que c'est que l'éducation ! Puis les serviteurs ont replié matelas et couverture, les lunettes ont disparu dans l'attaché-case. Je ne l'ai pas vu descendre. Dommage, on aurait pu s'aimer !
Dans les chemins de fer du Rajasthan et du Gujarat. Octobre et novembre 2008
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Publié à 03:33, le 1/12/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Dans le train I - Repas du soir. 19h30
Assis en tailleur sur la couchette supérieure, mon voisin - il doit être musulman, la coupe de la barbe d'ailleurs ne laisse pas planer le doute -, épluche soigneusement son quatrième oeuf (1) qui va aller rejoindre les trois autres posés délicatement sur un morceau de papier journal soigneusement découpé et placé en face de lui, sur une serviette. Un travail impeccable, ce doit être un méticuleux. Mais tout de même, prétendre manger des oeufs en public ! quel manque de pudeur ! Maintenant il repartit équitablement les grains de sel sur la surface brillante et lisse et, fin du fin, sort un oignon méthodiquement prédécoupé en tranche et commence son repas accompagné de la première de ses huit chapatis. Il ne va pas mourir de faim ! Quand même, il pourrait m'en donner un ! D'ailleurs quatre oeufs, c'est trop pour le cholestérol, ça va le rendre malade. Je le regarde. Vainement. Mais il a donné le signal. Ceux d'en bas commencent à s'agiter et à déballer des provisions soigneusement préparées maison. J"en profite pour sortir mon arme secrète et offrir à la ronde mes croquants salés, fierté légitime de la ville de Bhug. Comme prévu, l'homme aux oeufs, m'offre en retour un de ses quatre petits trésors. Mais, comme nous n'avons pas encore entamé la conversation en ce début de voyage, il n'ose pas accepter mon croquant et moi, comme il ne prend pas mon croquant, je ne veux pas prendre son oeuf : la vie est mal faite.
(1) voir Interdits
Dans les chemins de fer du Gujarat, novembre 2008.
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Publié à 03:28, le 1/12/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Ce qui est bien avec les interdits - c'est connu -, c'est qu'on peut les violer. L'autre fois, et c'était jubilatoire, j'ai pris mon vélo et je suis allée acheter...DU POULET. D'abord, ce n'était pas de ma faute. La cuisinière avait demandé une demi-heure pour aller faire une course et elle n'était pas revenue. Comme qui dirait, un coup fourré et donc un cas de force majeure ! Pour être honnête, j'avais déjà fait des repérages quelques jours auparavant quand le caractère répétitif du contenu de notre assiette favorisait la propagation de mots (maux ?) malsains pourtant interdits dans la maison : saucisson, Epoisse, Maroual, steak tartare et à entretenir une atmosphère délétère. Sans rien dire à personne, j'étais allée dans le quartier musulman du centre ville. Il s'étend autour de deux petites mosquées et l'atmosphère, le paysage y sont sensiblement différents. On y voit de grandes boutiques de coiffeur où l'on reste des heures pour discuter le coup sans toujours se faire raser, de vrais cafés fréquentés par une clientèle masculine, coiffée de petits couvre-chefs brodés et portant noblement de grandes barbes de patriarche, teintes au henné. On y trouve aussi des produits dont la commercialisation est impensable ailleurs, comme les oeufs (1) blancs, bien industriels, que nous allons acheter en tuk-tuk pour une plus grande discrétion afin d'éviter les rumeurs sur la dépravation de nos moeurs .
Mais je subodorais que normalement, il ne devait pas y avoir que des oeufs..
Très vite, j'ai repéré sur un trottoir une grande bassine posée sur des tréteaux et, trônant à côté, de magnifiques morceaux de poulet, peints en rouge vermillon, qui attendaient d'être plongés dans la friture chaude. Comme il faisait jour, je suis passée devant eux avec une totale indifférence, évaluant seulement d'un coup d'oeil le sérieux de l'installation, le fait que la bassine ait été complètement installée dans la rue pouvant faire douter du caractère pérenne de ce commerce sulfureux. Mais samedi soir, la nuit tombée, poussée donc par la faim et la trahison, j'ai foncé sur la mosquée. La bassine était toujours là mais les morceaux de poulet avaient changé de couleur, ils étaient tout dorés et particulièrement appétissants. La première surprise passée de voir la pédalante étrangère, j'ai été royalement reçue, et on m'a fait asseoir en face du chaudron pour que je puisse jouir plus confortablement du spectacle du poulet rissolant dans sa friture finale et des préparatifs de sauce et de salade, le commerçant en profitant en sus par me présenter son fils et ses deux petits enfants. Le retour fut extrêmement gai. Je pédalais avec entrain, saluant au passage avec une joyeuse hypocrisie toutes mes connaissances hindoues et en riant diaboliquement de la tête qu'ils feraient s'ils savaient ce que je transportais dans mon petit panier, soigneusement emballé dans papier journal et sac plastique. J'évitais cependant de m'arrêter pour des salutations complètes de peur d'être trahie par une odeur de poulet chaud s'échappant insidieusement du sac pour venir détruire à jamais une réputation si durement acquise.
A la maison, l'arrivée du poulet déclencha des envies en cascade : pendant que je faisais fébrilement des pommes sautées, le garçon -impossible pour une fille - alla chercher dans le quartier interlope de la gare routière, de grandes bières fraiches, qu'il faut aussi acheter en évitant de se faire repérer et transporter dans un grand sac de conspirateur. Puis ce fut le festin...
(1) les oeufs sont strictement interdits par la pratique religieuse ihindoue strictement vegetarienne.
1° novembre, Shekawati, Rajasthan
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Publié à 10:48, le 12/11/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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- Pourquoi tu restes ici ? demandent parfois les indiens.
- Parce que c'est exactement le contraire de ma vie en France.
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Publié à 05:11, le 11/11/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Le cordonnier
C'est un plaisir de le regarder travailler, assis par terre sur le bord de la route dans un coin du bazar. A côté de lui, deux formes posées sur un tout petit tapis ou un carton qui sert à marquer les limites de sa petite échoppe virtuelle, un petit sac de clous, du fil et une grosse aiguille, quelques chutes de cuir et l'essentiel, du pneu usagé et un outil qui coupe bien. Les souliers qu'on lui apporte ont bien souffert mais en un rien de temps, devant devant les clients qui attendent comme les hérons, posés sur une seule patte, il remet des lanières, rend les semelles inusables, pose un coussinet là où cela fait mal et tous repartent du bon pied. Dix roupies seulement (moins de 15 centimes d'euros). Un petit miracle.
Le marchand de yaourt
C'est un personnage qui compte. D'abord parce que le lait est ici un élément essentiel et parce que c'est le seul endroit qui en vende dans tout le quartier. Le matin et le soir, il y a la queue devant sa petite boutique peinte en rose et qui sent le lait caillé, chacun avec son pot à lait en inox, comme du temps de ma gand-mère. On ne peut pas entrer, il y a juste une table et un grand frigidaire au fond. Quand on veut du yaourt, il faut venir tôt, le gros monsieur sort un profond saladier et avec une coquille plate remplit un petit sac en plastique noir, pas du tout alimentaire : un kilo 24 roupies (environ trente centimes). Quand le saladier est vide, il faut revenir l'après-midi, à quatre heures pour en entamer un nouveau. Son yaourt est toujours frais, délicieux, et la vache qui a donné le lait est traite à la main, juste à côté. Le contraire de chez nous.
Les marchands de d'appareils ménagers
Ils sont d'une gentillesse extrême; il y a le père et le fils, Radu et Keran, tous les deux très pieux, une tikka fraiche chaque jour sur le front, une petite pièce prête pour tous les sadhous qui passent tous les matins mendier leur nourriture. Je les ai vus soigner le pied d'un pauvre homme qui avait une plaie insupportable à regarder. Le père m'a montré les médicaments qu'ils avaient pour lui. "On l'aide" m'a dit-il dit seulement, sans faire d'histoires. Dans le civil, ils vendent ce qu'on pourrait appeler du petit électro-ménager. Pas toujours électro d'ailleurs, car ils ont des machines à coudre à main, copies conformes des vieilles Singer de musée qui semblent être un de leurs produits-phare. Ils ont aussi des télés, des mixeurs, des fers à repasser et des coccotes-minute sur l'emballage desquelles une belle indienne en kurta (1), alliance de la tradition et de la modernité, déclare d'un ton péremptoire "it's an automatic world". Mais le produit le plus acheté reste le mobile pour lequel les indiens comme tout le monde ont une passion et qui reste ici un moyen de différenciation sociale. Le père et le fils officient derrière le comptoir qui domine la rue d'une très haute marche. Comme partout, on enlève ses chaussures avant de grimper. Ils remettent des unités, qu'on appelle ici "balance", sur votre compteur, ce qui vous permet d'appeler la France pendant dix minutes pour un euro et demi environ, soignent votre batterie qui bat de l'aile, règlent en quelques jours et à grand renfort de protestations aimables, votre problème avec la compagnie de téléphone qui vous a coupé la ligne au moment des attentats sous prétexte que vous êtes étrangère (et donc infaïlliblement terroriste) et qu'il faut refaire les papiers que vous avez déjà fournis. Ils parviennent aussi à stopper un abonnement non demandé à Hello Tunes, qui s'est arrangé pour vous vendre des chansons que vous n'avez jamais entendues. Heureusement qu'ils sont très gentils !
(1) robe fendue sur le côté, se met sur un pantalon large, est portée principalement par les jeunes filles et les jeunes femmes.
25 octobre, Shekawati, Rajasthan.
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Publié à 05:08, le 11/11/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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On reconnaît l'excellence d'une ménagère à sa façon de faire les chapatis. C'est d'ailleurs pratiquement la seule question pertinente quand il s'agit de trouver la future mère des enfants de votre fils : une réponse positive incluant forcément toutes les autres. C'est donc aussi un élément reconnaissance sociale dans cette petite ville si vos amis peuvent s'énorgueillir de votre tour de main et vanter la souplesse, la légèreté, le fondant de vos petites galettes qui sont au rajasthani ce que le croissant chaud du dimanche est au parisien. Si vous regardez un livre de cuisine indienne pourtant, rien ne semble plus facile. Erreur ! la vraie chapati exige non seulement travail, mais aussi persévérance et, disons-le, un vrai talent. Les étapes de la confection sont autant de chausses-trappes pour le néophyte. Il faut savoir correctement non seulement pétrir la pâte d'une seule main, en l'humidifiant au fur et à mesure avec de l'eau placée dans un petit bol. D'UNE SEULE MAIN. Déjà on vous attend là. Mettre les deux mains à la pâte révèlerait votre incompétence et ferait naître immédiatement des sourires condescendants. Ensuite, deuxième difficulté : cette pâte doit être travaillée jusqu'à la souplesse voulue, et seul un flair très sûr peut indiquer le bon moment où la pâte pourra reposer enfin pendant dix minutes. Il faut ensuite abaisser rapidement une petite galette sur une petite planche de bois ronde avec un mini-rouleau. La galette ne doit pas coller, mais être recouverte d'une légère couche de farine, être fine, parfaitement ronde et d'un diamètre rigoureusement réglementaire. En général, à ce stade, votre chapati ressemble plutôt à la carte d'un ancienne république soviétique et vous êtes éliminé. Mais ce n'est pas fini, le plus dur reste à faire. Après avoir placé la chapati dans une poële épaisse à fond incurvé - le temps de cuisson étant évidemment une nouvelle source de difficulté -, il s'agit de prendre délicatement le petit disque et le poser délicatement sur le feu, à même le gaz. Arrivé à ce point, le souffle s'arrête : la chapati va-t'elle, sous l'oeil approbateur de votre entourage, se mettre à gonfler tout d'un coup et se tendre comme un petit ballon ? Vous n'aurez plus alors qu'à la retourner rapidement d'un côté et de l'autre avant de la poser dans un petit panier. Plus probablement, elle va se boursouffler vaguement sur un seul côté, brûler peut-être, se crever et rester lamentablement aplatie, mettant fin ainsi à tous vos espoirs de réussite culinaire et sociale. Dans ce cas, il est préférable bien évidemment de tenir l'échec secret et pour cela, de manger la chapati rapidement , sans vous faire voir ou bien de trouver quelqu'un qui le fasse à votre place. Les vaches, par exemple, sont très indiquées : elles aiment bien les chapatis, même mal cuites et sont capables d'en manger une grande quantité, ce qui peut se révèler pratique si, pour manquer de talent, vous n'êtes pas dénuée de persévérance.
20 octobre
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Publié à 06:53, le 7/11/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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- Quelle vision d'apocalypse !
- Qu"il doit y avoir d'accidents, de morts, de blessés, de veuves désolées et d'orphelins éplorés !
- Comment peut-on survivre sans le Code de la Route, l'Ethylo-Test et le Permis à Points ?
- On devrait leur refiler Sarko !
Très peu d'accidents cependant eu égard à la densité de la circulation et à la vétusté des machines. Mais un code aussi efficace que non-écrit : toujours envisager le pire et s'y préparer en toutes circonstances. C'est pourquoi la rue indienne ne s'étonne de rien; et elle est pour cela extraordinairemnt silencieuse et policée à côté de la nôtre : jamais un cri, jamais une injure ni même une récrimination. J'ai vu un pauvre motard heurté par une 4X4 qui roulait à droite dans un virage, relever avec un soupir son engin, contempler avec tristesse son cabossage et repartir sans un mot. Il savait qu'hurler ne sert à rien, que la police de la route est inexistante, que personne n'a d'assurance, peu de gens de papiers sur eux, beaucoup une adresse incertaine. Le malheureux ne s'en prenait qu'à lui-même, il aurait dû prévoir, anticiper, faire un écart, surtout consulter son horoscope avant de sortir. Donc, l'indien motorisé compte sur lui-même, sur ses freins, sur ses réflexes, sur son karma et surtout, sur son klaxon. Alors là, il y a de l'ambiance : tous les modèles existent, une infinité de tons, de timbres, de couleurs, de puissance, de tempos, des interrogatifs - "Alors que faites-vous ? vous circulez ?"-, des exclamatifs- "N'importe quoi, tu vois pas que t'es dans le mauvais sens !"-, des rageurs- "qu'est-ce que j'ai fait à Rama pour tomber dans une telle mélasse ! "-, des impérieux - "Barre-toi, je passe"-, des grondants -"Par la trompe de Ganesh, je vais t'assommer", des injurieux - "mangeur de viande", "face d'oeuf"-. Tout ce que la bienséance ou la morale réprouve, peut s'exprimer librement par ce seul truchement qui est, pour ainsi dire, ici, l'exutoire naturel des passions automobilistes sublimées. Cela fait évidemment beaucoup de bruit.
5 octobre. sur les routes du Rajasthan
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Publié à 01:46, le 28/10/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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D'ailleurs pourquoi ne parler que des vaches, quand il y a sur la route une extrême variétés d'hommes, d'engins et d'animaux qui s'y croisent dans tous les sens : des ânes - minuscules, craquants, efféminés avec leurs pompons, leur maquillage au henné, leur grosse fleur en papier rouge sur le dessus de la tête qui tirent allègrement une charette bien plus grosse qu'eux ! - des attelages de buffles noirs et brillants aux longues cornes recourbées, lents et pacifiques, des chameaux orgueilleux conduits par des paysans enturbannés et leurs lourds chargements de briques. Sur la route, on peut aussi pédaler - si on est inconscient- sur des engins aussi lourds que vétustes, ou se faire tirer dans un cyclo-pousse - si on est un nostalgique du colonialisme-, faire pétarader son scooter ou sa moto, son ricksaw jaune et noir façon taxi des années cinquante, faire ronfler le moteur de son bus crasseux et délabré ou faire admirer l'élégance de son camion paré comme une jeune mariée, avec ses motifs peints, ses décorations, franfreluches et pendentifs qui ondulent au vent. Et tous les jours, des compétitions non‑officielles se déroulent qui mettent aux prises les conducteurs les plus imaginatifs : qui peut transporter plus de sept personnes-sans compter les femmes et les petits enfants, comme on dit - dans un fragile ricksaw et continuer à avancer ? en faire tenir plus de dix-neuf avec leurs bagages dans un petit taxi-jeep sans que le toit ne s'écroule sur les passagers du dessous? entasser plus de quatre-vingt individus dans un bus de trente places muni d'un porte-bagages, sans toutefois les asphyxier totalement ou en perdre trop en route ? Pourtant la palme a été remportée haut la main, à Jaipur par un homme assez content de lui, rencontré en plein embouteillage dans un carrefour, à six heures du soir, près d'une porte de la vieille ville - les connaisseurs apprécieront l'audace : il transportait sur sa moto toute sa marmaille classée par ordre d'âge et de taille : derrière, l'aîné - huit à dix ans- qui s'accrochait à sa ceinture et les trois plus petits devant, à califourchon sur le réservoir d'essence, protégés par les bras de leur père. Le petit dernier ne savait probablement pas encore marcher mais n'en appréciait pas moins la balade que l'exploit paternel. Juste fierté !
4 octobre. sur les routes du Rajasthan
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Publié à 12:24, le 27/10/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Normalement - colonisation oblige - en Inde, vous roulez à gauche. Mais en réalité, vous roulez aussi à droite, au milieu, sur le bas-côté ou sur le trottoir, en zig-zag ou en feston, en biais ou en travers ou encore - et c'est le plus sympa - à contresens. La nuit, vous êtes bienvenu de circuler plein phare pour montrer que vous êtes là et que vous arrivez, ou bien, sans phare du tout, histoire de tromper l'ennemi. Vous pouvez aussi choisir - et pour les mêmes raisons - de n'avoir qu'un seul phare ou alors une lumière verte à l'arrière, si vous vous plaisez à vous démarquer. Vous êtes camionneur ? Alors vous aimez la facétie et vous n'aurez de cesse d'inventer des animations électriques et colorées façon Las Vegas, pour faire voir que vous êtes un gai compagnon et que votre camion est une vedette. Mais, si vous êtes une vache, alors là, vous pouvez tout faire, la seule limite est celle de votre imagination ! vous êtes une méditative ? Pourqoi ne pas vous installer tranquillement au milieu de la quatre-voie et penser l'infini, bien calée sur vos sabots ? Une digestion un peu difficile ? Vite il faut vous coucher et ne plus bouger. Et quoi de plus agréable que la rue pour faire une petite balade avec les copines, à la queue-leu-leu ou mieux, à deux ou trois de front, pour pouvoir se raconter des histoires ? Quand on a le blues, la rue offre le spectacle de son animation, une petite faim, l'espoir d'une offrande pieuse, sommeil, une couche lisse et douce à la peau. Enfin, si on a un ego un peu surdimensionné - ce qui semble courant chez les vaches -, la rue donne le sentiment d'étre le sublime et inexorable instrument du destin, auquel se heurtera un jour ou l'autre le malheureux automobiliste pour entamer ou poursuivre le cycle infernal des réincarnations ou accéder - bonheur suprême !- à la fusion éternelle avec l'Univers. Comment quitter le bitume dans ses conditions ?
3 octobre. sur les routes du Rajasthan
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Publié à 12:19, le 27/10/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Tous les matins ou presque avant le petit déjeuner, je m'occupe de notre petit pensionnaire qui s'est laissé enfermé dans le piège à côté du frigidaire. Petite souris grise ou petit rat aux grands yeux noirs, tous passent dans la nuit par la fente de la porte et se laissent prendre dans le miroir aux chapatis que nous dressons chaque soir pour eux. Auparavant ils égrènent leurs petites crottes, dénonciatrices sur la toile cirée blanche du placard au grand dam de la cuisinière dont les protestations perçantes nous poussent à l'action. Mais pas question de les tuer, les pièges que l'on trouve dans le commerce ne prévoient pas cette éventualité - un modèle-tueur verrait infailliblement la faillite de son inventeur- ici on ne plaisante pas avec le respect de la vie : les pièges se contentent de se refermer sur le gourmand. Quelquefois cependant, les pauvres bêtes reussissent à sortir du piège mais - liberté fallacieuse !- leur queue, bien trop longue, les trahit, elle reste coincée dans la porte en fer blanc, si coupante et ils souffrent le martyre en attendant que l'on s'occupe d'eux. Il faut donc le plus rapidement possible, songer à sortir, et après avoir refermé le lourd cadenas de la porte d'entrée, les porter quelques maisons plus loin, les poser délicatement sur l'herbe près d'un buisson bien touffu et ouvrir doucement la porte.
Cette petite promenade matinale a beaucoup fait d'ailleurs pour mon intégration dans le quartier. Les voisins, me voyant porter si attentivement ma petite cage, me saluent aimablement, dodelinent d'approbation et se réjouissent manifestement de d'avoir près de chez eux une étrangère avec tant de savoir-vivre. Un seul, un inconnu, un jour a eu peur et comme je répondais à son interrogation angoissée sur le sort du prisonnier par un signe de liberté, il eut un hocquet de soulagement d'avoir devant les yeux un véritable être humain et non une barbare occidentale, mangeuse de vache, et tortionnaire de mustelidés.
28 septembre 2008. Shekhawati, Rajasthan
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Publié à 03:05, le 13/10/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Je ne vais pas tous les jours voir les maharajahs, je vais plus souvent voir une famille amie à l'entrée de la ville. Ici tout est propre ou presque, pas de béton, pas d'ordures. C'est le modernismme qui laisse ses stygmates dans les villes indiennes, les campagnes, elles, sont apparemment mieux préservées des déchets quotidiens de la société moderne. Ici, on ne consomme que ce qu'on produit ou presque et cela limite les dégats. On laisse donc le ricksaw sur la route goudronnée et on poursuit à pied dans un sable doux et frais, le soir, pour les pieds. On arrive bientôt à deux cubes en ciment entourés de murs. Dans chaque cour, deux chèvres, pourtant on est presqu'en ville. Pas d'herbe, elles sont couchées sur le sable, on se demande ce qu'elles peuvent bien manger. Tout la famille vit là : plusieurs jeunes, les fils non mariés - les filles sont déjà parties - des parents d'une ciquantaine d'années, pas de vieux - ils ne sont pas fréquents dans la région -, un petit-fils, dont la mère est malade et le père parti travailler au loin dans les émirats, comme beaucoup ici. Cela permet au gamin d'aller à l'école -.
Le père tient un petit café sur la route, en contrebas; les clients boivent debout sur le trottor ou sur un banc devant le magasin. Pas d'eau courante non plus, l'eau du thé est prise dans un seau, comme partout d'ailleurs. Des horaires déments : ouverture à 6h du matin, fermeture à 10h le soir ; il sert du thé au lait et vend des sucreries; la télé est là pour appâter la clientèle et diffusent ses clips vulgaires et criards à longueur de journée. Ses fils doivent l'aider : deux pétrissaient des boulettes de semoule quand je suis arrivée, assis par terre à même le sol de la cour. Pas d'autre source de revenus, semble-t-il sauf deux jardins pour les légumes. A l'intérieur, un impression de dénuement. Comment peut-on vivre dans si peu de pièces et surtout avec si peu d'objets ? Deux lits seulement, les plus jeunes doivent dormir par terre sur des matelats que l'on déploie le soir, quelques vêtements pendus, un petit autel avec le chromo d'une déesse - laquelle ?- dans une niche et de minuscules lampes à huile pour le rituel, pratiquement rien d'autre. Pourtant l'électricité et un ventilateur : un début d'aisance, ici.
Dans l'autre cube, pas d'électricité. Un fils marié, l'aîné sans doute, une petite trentaine vit dans une seule pièce et une minuscule cuisine avec sa femme et ses deux enfants : un petit de dix ans et une fille de quinze ans. Ni l'un ni l'autre n'ont été à l'école. Le petit travaille déjà et, quand je lui ai offert un beau stylo et un petit carnet, il n'a pas trop su quoi en faire, il n'a essayé ni le stylo ni le carnet et il est vite aller les cacher. Dans un éclair, j'ai pris conscience de ma stupidité, celle n'avoir pas demandé avant, d'avoir, malgré le temps passé ici, cette mentalité d'occidentale qui me colle à la peau, celle d'avoir cru que tous les enfants vont à l'école et aiment les beaux stylos. J'ai compris que je l'avais blessé, que je lui avais fait sentir, son manque, son anormalité : il avait eu honte soudain et moi et je me suis sentie mal.
Le père de famille est allé la semaine dernière arranger le mariage de sa fille à une cinquantaine de kilomètres d'ici,- c'est l'habitude : on marie les filles au loin - la cérémonie se fera dans deux mois, la future mariée a pourtant encore l'air d'une petite fille, si menue et si douce. Je n'ai pas osé demander si elle connaissait son futur mari- ces choses-là sont délicates et s'apprennent tout doucement.
Le père est homme d'entretien, il passe sa journée à balayer et à épousseter pour trois sous, la mère et la fille travaillent à domicile : elle enfilent de minuscules perles et confectionnent des garnitures qui sont cousues sur les voiles du costume marwari, celui de la région. Elles ne doivent pas gagner beaucoup non plus pour ce travail qui tue les yeux.
Une famille ordinaire, vraiment, comme la plupart ici au Rajasthan, comme des millions en Inde, et encore plus dans le monde entier, avec le même quotidien, les mêmes galères, les mêmes espoirs, souvent la même résignation, malheureusement aussi.
Tous sont ravis de notre présence et se tuent à nous recevoir, nous aussi nous avons apporter de petits cadeaux pour leur faire plaisir, des bracelets surtout, que les indiens adorent brillants et colorés - Les boutiques inondent les bazars et toutes les occasions sont bonnes pour en acheter de nouveaux-. La vie sociale se passe dans la cour, on a tiré dehors le lit tressé pour les invités, on offre un verre d'eau puis un verre de thé en bienvenue dans le première maison, et on recommence dans la deuxième. On espère que l'eau non-filtrée ne contienne pas trop de bêbêtes et on boit courageusement. Pas d'eau courante. comme au Sahara on fait la vaisselle avec le sable de la cour, efficace même si, de temps en temps, ça craque un peu sous la dent. Le repas se prépare dans un petit foyer en terre cuite dans la cour en utilisant deux morceaux de bois et une poignée de crottes de chèvres séchées, rien ne se perd ! Tout est délicieux, cuisiné dans la nuit, à la seule lueur du foyer, un grand pot contient l'eau utilisée avec parcimonie, difficile de savoir d'où elle vient, on voit souvent des femmes qui vont en chercher, silhouettes gracieuses et colorées le long des chemins. On sert les invités d'abord, on ne verra pas la famille manger : du riz au beurre et au sucre, magnifiquement coloré en orange et parfumé à la cardamone, ensuite un curry de haricots verts plats du jardin avec des chapatis beurrées : un repas de fête pour honorer les invités. Un peu gras certes, mais comment ne pas être sensible à l'attention que constitue, de leur part, cet excès de beurre ?
La soirée ne se prolonge pas : il faut trouver un ricksaw pour rentrer. Nos hôtes tiennent à raccompagner "notre gracieuse présence", comme on dit aimablement ici, et il faut les forcer à accepter l'argent pour rentrer. Ils étaient prêts à faire trois kilomètres dans la nuit noire et les trous du chemin. Quelle gentillesse !
27 septembre 2008. Shekhawati, Rajasthan
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Publié à 03:20, le 11/10/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Evidemment, quand on est invité par un maharajah, on est partagé : d'un côté une éducation qui a toujours exalté la révolution française, les droits de l'homme et la guillotine et de l'autre la curiosité - et peut-être aussi ce désir irrépressible d'épater les copines - qui vous poussent à accepter. Donc une humeur plutôt teigneuse teintée de mauvaise conscience et des fantasmes plein la tête : le turban surmonté d'un gros diamant, les fameuses plumes de paon dont nous parlions l'autre jour, le trône en or massif, ses coussins en "duvet de colibris" et tout la quincaillerie du Tombeau hindou qui a enchanté mon enfance . En fait, rien de tout cela : comme leurs paons, les maharajahs se sont prolétarisés et reconvertis au buseness. Le mien portait beau cependant, chemise verte, sport, bien coupée sur un pantalon beige. La cinquantaine séduisante pour ceux qui ont aimé Yul Brinner dans leur jeunesse. Sa majesté s'occupe de chevaux et de tourisme de luxe et l'exercice a l'air de compléter agréablement les revenus d'un capital foncier déjà conséquent. Donc, à première vue, un gentleman-farmer, sympathique au demeurant, passionné de ces magnifiques chevaux marwari dont il contribue à sauver la race de l'exstinction, végétarien comme beaucoup d'indiens et respectueux de la vie, - chez lui, tous les animaux meurent de mort naturelle et les moutons se reproduisent pour le seul plaisir de la caresse - ils répondent d'ailleurs à leur nom et s'invitent volontiers à table -. Pourtant un oeil averti se rend compte que c'est un vrai maharajah. Normalement, on doit l'appeler "sa majesté", le saluer en touchant ses genoux et ses pieds, en un plongeon aussi risqué pour l'équilibre physique que pour les convictions républicaines. Mais il a eu l'air tout a fait ravi de mon laconique "nice to meet you" et de ma poignée de main égalitaire. Il a d'autres prérogatives : le musicien qui, tous les matins à six heures chante et joue, sous ses fenêtres, la chanson de Ganesh - une belle vision, un beau chant -, le beurre clarifié qui inonde ses chapatis, et les vodkas citron qui arrivent toutes seules, l'une après l'autre, bien glacées, le soir sur la terrasse. Mais, c'est à des détails bien plus essentiels qu'on reconnaît notre homme : à la façon tranquille qu'il a de distribuer la bonne parole et, à la façon respectueuse dont répondent les intendants, les ouvriers, les guides, les palfreniers, le musicien, les hommes de garde enturbannés pour la photo touristique, bref tout le petit monde des quarante serviteurs : à distance, sans aucun geste, en dodelinant légèrement de la tête, comme font les indiens pour marquer leur approbation, par le seul mouvement des yeux quelquefois, par un chuchotement, tout au plus, un souffle, quand c'est indispensable, tant il est important de montrer que l'on n'existe pas ou que son existence n'a aucune importance, qu'on pourrait disparaître, qu'on est là seulement pour être le support de la volonté du maître, prêt à mourir pour un caprice. Bref, ici, la Carmagnole, c'est pas pour toute suite !
22 septembre 2008. Shekhawati, Rajasthan
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Publié à 10:38, le 8/10/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Le jour, rien ne se passe. Entre voisins, musulmans et hindous, on se salue par le nom de Dieu, de Rama. Un petit "Ram-Ram" quand on se croise et tout va bien. Mais la nuit, c'est une autre affaire, surtout en ce mois de Ramadan et pendant la semaine des fêtes de Ganesh, la guerre fait rage. Elle est menée côté musulman, par la grande mosquée qui domine la ville de sa silhouette haute et massive. Les mauvaises langues - hindoues - parlent évidemment d'un financement saoudien. Forteresse sombre et austère en bas, elle se termine de manière appétissante par une immense pièce montée fraise-pistache-chantilly décorée, dès la nuit tombante, de balises d'aéroport roses et chatoyantes, du plus bel effet. C'est elle qui donne le signal des hostilités avec la rupture du jeûne. L'appel retentit, sono à fond - impossible de ne pas se précipiter sur une assiette - puis, un ténor local entonne de longs chants à capella qui célèbrent en ourdou tant la gloire du Très-Haut que la supériorité phonique de la communauté. Devant une telle offensive, la réponse ne se fait pas attendre. Comme la suprématie technoloqique et la hauteur du minaret n'ont aucun équivalent, c'est du nombre que vient la riposte. De toute la ville, retranchés dans des dizaines de temples, de petits haut-parleurs hargneux se mettent à balancer en hindi des mélopées parasitées qui montent à l'assaut de la belle voix grave de l'ennemi. Toute la nuit, la bataille fait rage, avec des intervalles de quelques minutes. Et de chouiner ou beugler, nasiller ou hurler, toussoter ou crachouiller sur tous les tons la gloire d'Allah, du Prohète, de Ganesh, Siva, Visnou et des avatars, pêle-mêle et à qui mieux mieux. Après que les derniers fidèles, épuisés, sont allés se coucher, les CD prennent le relai juqu'au lever du soleil, moment où le citoyen moyen, les yeux ouverts, tremblant, abruti, exaspéré par la nuit sans sommeil, songe à l'imbécile qui a dit un jour que la religion était l'opium du peuple.
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Publié à 06:11, le 29/09/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Çà y est je l'ai fait ! je vais encore épater mes copines ! je pensais que ce ne serait pas pour tout de suite, même si c'était inévitable, mais le sort en a voulu autrement.
J'étais partie en courses, il faut bien manger même si l'inondation de la mousson n'est pas entièrement résorbée. Dans ce cas, il faut marcher, en portant son caddy, bien en équilibre sur les murets des égouts avec d'un côté la rue inondée et de l'autre le petit canal qui court le long des murs. Quelquefois, tout se brouille, on ne comprend plus où l'on marche parce que l'eau devient trop haute. C'est ce qui m'est arrivé : j'ai cru que c'était dur, eh bien, non, c'était mou, et me voilà brutalement dans l'égout jusqu'à mi-cuisse. C'était doux et gluant à la fois. J'ai fait bien attention de ne perdre ni ma dignité ni mes chaussures et je suis remontée sans un cri sur mon muret, parce qu'évidemment il y a toujours du public et il ne convient pas de se sentir horrifié par quelque chose qui arrive aux indiens tous les jours et pour lequel nul ne songerait à faire d'histoire.
Le premier trouble passé, et après avoir fait fi de mon pantalon mouillé et fangeux, il fallait me voir, dédaignant le secours des murets, de plus en plus intrépide, pataugeant comme tout le monde, traversant au beau milieu de flaques immenses et noirâtres, avec une certaine jubilation. Libérée en somme.
16 septembre 2008. Shekhawati, Rajasthan
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Publié à 06:35, le 27/09/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Ils sont partout, allongés sur le sable devant les maisons; ils ne sont à personne mais font semblant d'être à quelqu'un, d'être de vrais chiens avec un nom, une écuelle, des bêtes à responsabilité qui gardent la maison de leur maître et leur signalent les intrus mais personne ne leur demande rien. Ils restent donc inutiles et désoeuvrés toute la journée, au même endroit ou presque. Ils s'économisent aussi, le moindre mouvement a l'air de les épuiser, mais peut-être est-ce simplement l'ardeur du soleil ? Ils sont là, par petits groupes, la mère, les mamelles pendantes, les jeunes pas loin, peut-être plusieurs générations ensemble. Tous se ressemblent d'ailleurs, étroits et maigres sur de hautes pattes, si étroits et maigres qu'on a l'impression qu'ils pourraient se casser, jeunes d'ailleurs pour la plupart - ils n'ont pas le temps de vieillir -, souvent beaux avec leur robe fauve et leur yeux noirs en amandes. Ils semblent appartenir à la même famille, des chiens de race en somme ! La nuit, quelquefois un cri de douleur qui n'en finit pas réveille le quartier, il y a des bagarres dont la violence semble inouie. Pour quel enjeu ?
Ils survivent avec les ordures. Ils sont les auxiliaires des cochons, participent eux aussi, comme les dizaines de milans noirs qui survolent la ville, à la propreté de la cité. Chaque maison a donc pour ainsi dire son broyeur personnel, vivant, écologique, jamais en panne et prêt à ingurgiter avec reconnaissance tout ce dont la maisonnée veut se débarrasser. Mais la maisonnée est pauvre et les pauvres font peu de déchets, la pitance est donc rare; j'en ai vu un s'enfuir à toute allure pour aller déguster tout seul le festin d'un petit bout de chapati...
Tous les matins, je les croise mais j'évite de les regarder, un petit coup d'oeil rapide en coin, c'est tout. Davantage engagerait. Lacheté.
15 septembre 2008. Shekhawati, Rajasthan
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Publié à 12:17, le 26/09/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Elles ont duré huit jours, ces fêtes. Autour de nous, tout le monde en parlait - il fallait assister à la "putja", la prière, la dévotion, le rituel, quelque chose comme ça. Huit jours de fêtes pour l'anniversaire de la naissance du dieu car tout est démesuré ici : le pays, la population, les temples, la crasse, les fêtes. Pourtant on a bien failli tout rater : la mousson avec ses inondations nous coinçait. Enfin, le dernier soir, on a pu s'aventurer avec deux cicérones. Indispensanble : des étrangères, des femmes dans les rues, à suivre avec les hommes les chars qui défilent à travers la ville ! Rien que des hommes en effet, des jeunes et des adolescents, par groupes compacts, hurlant dansant frénétiquement avec des mouvements de bassin étrangement lascifs, derrière les chars où de très petites poupées maquillées et déguisées en déesses prennent la pose à côté d'un Ganesh en carton pâte et saluent la foule. Des femmes aussi, mais au début seulement, silencieuses, comme il convient, regroupées sur quelques marches, pour regarder avec retenue la foule orgiastique et colorée; colorée au sens propre : le rouge vermillon s'étale, se mélange au vert pistache non pas en une petite touche élégante entre deux yeux peints au khôl mais en larges balafres, étalées brutalement et dégoulinant sur le cou et la chemise des petits garçons qui accompagnent les grands de loin. Les serviteurs du dieu passent dans la foule et badigeonnent gratis tous ceux qui passent à portée de leur pot de poudre tandis que d'autres distribuent de petits beignets ronds et sucrés en signe de liesse. Le seul garçon de notre groupe se mêle à la danse et déchaîne l'enthousiasme. Une quinzaine chars traversent ainsi la ville, surmontés de chevaux en bois peints qui caracolent et se dressent dans un élan sans fin pour tirer leur chargement divin. Ils sont aidés dans leur effort par de petits tracteurs ou tout simplement par la foule des fidèles qui s'agglutine pour pousser, après le déchaînement de la danse. La ville passée, la marée humaine arrive dans un terrain découvert où se dresse une vaste bassin d'eau lustrale entouré de murs et de tourelles. La foule reprend son souffle, les prêtres se lèvent et entonnent des chants repris en choeur. L'un a les reins ceints d'un long tissu rouge avec une grosse fleur en papier sur le côté, l'autre en blanc, cheveux grisonnants, la coupe impeccable et permanentée. Trois ou quatre courageux se sont jetés à l'eau et fendent de leur brasse les minuscules lentilles vertes qui s'écartent pour laisser voir une eau noirâtre où surnagent des gobets en plastique, des bouteilles, de vieux journaux, que sais-je encore ? tant la pureté spirituelle est ici dissociée de la propreté tout court. La station se prolonge, nous allons de l'autre côté du bassin pour mieux jouir de spectacle et apès bien une heure d'attente et de conversations à batons rompus où l'on reprend les mêmes rengaines avec des voisins curieux et sympathiques qui veulent frotter leur trois mots d'anglais deux mots d'hindi des étrangers : "yes, I am french", "Paris" "mai fransisi hu", "staying in india now" "putja sundhar". Soudain, le chant devient plus fort, la clameur plus grande, la ferveur est palpable et un premier Ganesh porté par une dizaine d'épaules descend en cahotant les escaliers et est doucement mis a l'eau où il disparaît : étrange baptème pour ce bébé-dieu ! Il se répétera plusieurs fois juqu'à ce que tous les chars soient vides. La nuit est très noire, la foule se disperse, surveillée par les policiers armés d'énormes batons de bambous dont ils ne négligent pas de se servir au moindre débordement, nous nous précipitons sur un ricksaw, il ne fait pas bon traîner la nuit pour des femmes et nous voulons immortaliser par une photo notre portrait vermillonné.
Shekhawti, 14 septembre 2008
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Publié à 07:24, le 22/09/2008, Rajasthan Mots clefs : Ganesh, Anniversaire, Fête |
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Les oiseaux du quartier
Ce qui surprend d'abord, c'est leur nombre : ils volent de partout, planent ou sillonnent le ciel avec de grands plongeons et des remontées surprenantes. Pigeons, tourterelles volent de toit en toit, se perchent sur les gargouilles, s'appellent de bruyantes roulades. IL y a aussi de magnifiques guépiers verts et bleus qui promènent l'élégance de leur queue sur les fils électriques, des perroquets verts à collier rose, des bulbuls à ventre rouge, dont la houpette en bataille fait croire à un oeil non averti qu'ils viennent de sortir du lit. De grands corbeaux bicolores surveillent les alentours et l'eurasian grey hornbill accompagne de sa silhouette incongrue un milan noir posé sur le sommet d'un arbre immense. D'autres encore, plus discrets et moins exotiques. Mais celui qui surprend le plus, ce sont les paons, la surprise vient de les trouver vivants, réels, en mouvement alors qu'on ne les connaissait que figés, étalant, sur les murs des palais moghols ou sur des miniatures, une splendeur hautaine et multicolore ou encore, en pièces détachées dans les coiffures de maharajahs. Leurs descendants se sont prolétarisés. Ils vivent maintenant non loin des ordures, sur les terrasses, les jardins de ces palais en ruines. Ils se prennent parfois pour de vrais oiseaux et tentent de se cacher dans un arbre où leur taille les trahit ou se hasardent même à voler sur quelques mètres quand ils se croient seuls, tant "ces vaste oiseaux de terre" ont conscience du ridicule. Les maharajahs ont pour la plupart disparu, les riches commerçants de la route de la soie se sont enfuis à Dehli ou à Bombay, humer les parfums du capitalisme moderne et eux, les paons, n'ont plus personne à faire admirer la coupe raffinée de leur costume, l'agencement audacieux des couleurs, ses dentelles délicates et leur savoir faire quand, soudain, il leur prend l'envie d'étaler leur traîne immense, de la déployer au dessus de leur tête, de la mettre en place par de multiples frémissements et de la figer enfin dans sa perfection. Faute de mieux, hier matin, l'un m'a fait offert ce spectacle à moi toute seule, un peu dépité seulement de la modestie de son admiratrice.
8 septembre , shekawati. Rajasthan
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Publié à 05:10, le 14/09/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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Les ordures
Des efforts ont été faits par les étrangers, paraît-il, pour inculquer aux indiens des notions de propreté occidentale dans le quartier historique, du moins. A un moment, une voiture venait ramasser les monceaux d'ordures qui stagnent à côté des égouts, déposées par les habitants ou charriées par les torrents provoqués par la mousson et qui se déposent dans les parties les plus basses en tas immenses et peu appétissants. Mais des protestations eurent lieu immédiatement pour mettre fin à cette nouveauté quand les éboueurs néophytes mirent le feu à leur chargement dont ils étaient bien en peine de se débarrasser. La fumée nauséabonde fit vite regretter les amoncellements disgracieux à la porte des palais. La mairie, jamais en retard d'une initiative, augmenta immédiatement son stock de cochons éboueurs qui inlassablement fouissent les détritus à la recherche de leur nourriture. Ces cochons municipaux ont une entière initiative et, jouissentt, sinon de la reconnaissance des habitants, du moins de la plus grande tranquillité : la population, hindoue ou musulmane, ne toucherait sous aucun prétexte à cette viande impure et les petits cochons vivent ainsi une vie sereine, troublée seulement par les agacements des chiens qui, dépités de ne pouvoir les dévorer, cherchent à mordre les pattes grêles de ces pauvres animaux du tiers-monde.
7 septembre . Shekawati, Rajasthan
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Publié à 04:58, le 14/09/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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