Elles ont duré huit jours, ces fêtes. Autour de nous, tout le monde en parlait - il fallait assister à la "putja", la prière, la dévotion, le rituel, quelque chose comme ça. Huit jours de fêtes pour l'anniversaire de la naissance du dieu car tout est démesuré ici : le pays, la population, les temples, la crasse, les fêtes. Pourtant on a bien failli tout rater : la mousson avec ses inondations nous coinçait. Enfin, le dernier soir, on a pu s'aventurer avec deux cicérones. Indispensanble : des étrangères, des femmes dans les rues, à suivre avec les hommes les chars qui défilent à travers la ville ! Rien que des hommes en effet, des jeunes et des adolescents, par groupes compacts, hurlant dansant frénétiquement avec des mouvements de bassin étrangement lascifs, derrière les chars où de très petites poupées maquillées et déguisées en déesses prennent la pose à côté d'un Ganesh en carton pâte et saluent la foule. Des femmes aussi, mais au début seulement, silencieuses, comme il convient, regroupées sur quelques marches, pour regarder avec retenue la foule orgiastique et colorée; colorée au sens propre : le rouge vermillon s'étale, se mélange au vert pistache non pas en une petite touche élégante entre deux yeux peints au khôl mais en larges balafres, étalées brutalement et dégoulinant sur le cou et la chemise des petits garçons qui accompagnent les grands de loin. Les serviteurs du dieu passent dans la foule et badigeonnent gratis tous ceux qui passent à portée de leur pot de poudre tandis que d'autres distribuent de petits beignets ronds et sucrés en signe de liesse. Le seul garçon de notre groupe se mêle à la danse et déchaîne l'enthousiasme. Une quinzaine chars traversent ainsi la ville, surmontés de chevaux en bois peints qui caracolent et se dressent dans un élan sans fin pour tirer leur chargement divin. Ils sont aidés dans leur effort par de petits tracteurs ou tout simplement par la foule des fidèles qui s'agglutine pour pousser, après le déchaînement de la danse. La ville passée, la marée humaine arrive dans un terrain découvert où se dresse une vaste bassin d'eau lustrale entouré de murs et de tourelles. La foule reprend son souffle, les prêtres se lèvent et entonnent des chants repris en choeur. L'un a les reins ceints d'un long tissu rouge avec une grosse fleur en papier sur le côté, l'autre en blanc, cheveux grisonnants, la coupe impeccable et permanentée. Trois ou quatre courageux se sont jetés à l'eau et fendent de leur brasse les minuscules lentilles vertes qui s'écartent pour laisser voir une eau noirâtre où surnagent des gobets en plastique, des bouteilles, de vieux journaux, que sais-je encore ? tant la pureté spirituelle est ici dissociée de la propreté tout court. La station se prolonge, nous allons de l'autre côté du bassin pour mieux jouir de spectacle et apès bien une heure d'attente et de conversations à batons rompus où l'on reprend les mêmes rengaines avec des voisins curieux et sympathiques qui veulent frotter leur trois mots d'anglais deux mots d'hindi des étrangers : "yes, I am french", "Paris" "mai fransisi hu", "staying in india now" "putja sundhar". Soudain, le chant devient plus fort, la clameur plus grande, la ferveur est palpable et un premier Ganesh porté par une dizaine d'épaules descend en cahotant les escaliers et est doucement mis a l'eau où il disparaît : étrange baptème pour ce bébé-dieu ! Il se répétera plusieurs fois juqu'à ce que tous les chars soient vides. La nuit est très noire, la foule se disperse, surveillée par les policiers armés d'énormes batons de bambous dont ils ne négligent pas de se servir au moindre débordement, nous nous précipitons sur un ricksaw, il ne fait pas bon traîner la nuit pour des femmes et nous voulons immortaliser par une photo notre portrait vermillonné.
Shekhawti, 14 septembre 2008
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