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Invitation du maharajah
Evidemment, quand on est invité par un maharajah, on est partagé : d'un côté une éducation qui a toujours exalté la révolution française, les droits de l'homme et la guillotine et de l'autre la curiosité - et peut-être aussi ce désir irrépressible d'épater les copines - qui vous poussent à accepter. Donc une humeur plutôt teigneuse teintée de mauvaise conscience et des fantasmes plein la tête : le turban surmonté d'un gros diamant, les fameuses plumes de paon dont nous parlions l'autre jour, le trône en or massif, ses coussins en "duvet de colibris" et tout la quincaillerie du Tombeau hindou qui a enchanté mon enfance . En fait, rien de tout cela : comme leurs paons, les maharajahs se sont prolétarisés et reconvertis au buseness. Le mien portait beau cependant, chemise verte, sport, bien coupée sur un pantalon beige. La cinquantaine séduisante pour ceux qui ont aimé Yul Brinner dans leur jeunesse. Sa majesté s'occupe de chevaux et de tourisme de luxe et l'exercice a l'air de compléter agréablement les revenus d'un capital foncier déjà conséquent. Donc, à première vue, un gentleman-farmer, sympathique au demeurant, passionné de ces magnifiques chevaux marwari dont il contribue à sauver la race de l'exstinction, végétarien comme beaucoup d'indiens et respectueux de la vie, - chez lui, tous les animaux meurent de mort naturelle et les moutons se reproduisent pour le seul plaisir de la caresse - ils répondent d'ailleurs à leur nom et s'invitent volontiers à table -. Pourtant un oeil averti se rend compte que c'est un vrai maharajah. Normalement, on doit l'appeler "sa majesté", le saluer en touchant ses genoux et ses pieds, en un plongeon aussi risqué pour l'équilibre physique que pour les convictions républicaines. Mais il a eu l'air tout a fait ravi de mon laconique "nice to meet you" et de ma poignée de main égalitaire. Il a d'autres prérogatives : le musicien qui, tous les matins à six heures chante et joue, sous ses fenêtres, la chanson de Ganesh - une belle vision, un beau chant -, le beurre clarifié qui inonde ses chapatis, et les vodkas citron qui arrivent toutes seules, l'une après l'autre, bien glacées, le soir sur la terrasse. Mais, c'est à des détails bien plus essentiels qu'on reconnaît notre homme : à la façon tranquille qu'il a de distribuer la bonne parole et, à la façon respectueuse dont répondent les intendants, les ouvriers, les guides, les palfreniers, le musicien, les hommes de garde enturbannés pour la photo touristique, bref tout le petit monde des quarante serviteurs : à distance, sans aucun geste, en dodelinant légèrement de la tête, comme font les indiens pour marquer leur approbation, par le seul mouvement des yeux quelquefois, par un chuchotement, tout au plus, un souffle, quand c'est indispensable, tant il est important de montrer que l'on n'existe pas ou que son existence n'a aucune importance, qu'on pourrait disparaître, qu'on est là seulement pour être le support de la volonté du maître, prêt à mourir pour un caprice. Bref, ici, la Carmagnole, c'est pas pour toute suite !
22 septembre 2008. Shekhawati, Rajasthan
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Publié à 10:38, le 8/10/2008, Rajasthan Mots clefs : |
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