Rajasthani. Journal de campagne profonde
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Une famille ordinaire


Je ne vais pas tous les jours voir les maharajahs, je vais plus souvent voir une famille amie à l'entrée de la ville. Ici tout est propre ou presque, pas de béton, pas d'ordures. C'est le modernismme qui laisse ses stygmates dans les villes indiennes, les campagnes, elles, sont  apparemment mieux préservées des déchets quotidiens de la société moderne. Ici, on ne consomme que ce qu'on produit ou presque et cela limite les dégats. On laisse donc le ricksaw sur la route goudronnée et on poursuit à pied dans un sable doux et frais, le soir, pour les pieds. On arrive bientôt à deux cubes en ciment entourés de murs. Dans chaque cour, deux chèvres, pourtant on est presqu'en ville. Pas d'herbe, elles sont couchées sur le sable, on se demande ce qu'elles peuvent bien manger. Tout la famille vit là : plusieurs jeunes, les fils non mariés - les filles sont déjà parties - des parents d'une ciquantaine d'années, pas de vieux - ils ne sont pas fréquents dans la région -, un petit-fils, dont la mère est malade et le père parti travailler au loin dans les émirats, comme beaucoup ici. Cela permet au gamin d'aller à l'école -.
 Le père tient un petit café sur la route, en contrebas; les clients boivent  debout sur le trottor ou sur un banc devant le magasin. Pas d'eau courante non plus, l'eau du thé est prise dans un seau, comme partout d'ailleurs. Des horaires déments : ouverture à 6h du matin, fermeture à 10h le soir ; il sert du thé au lait et  vend des sucreries; la télé  est là pour appâter la clientèle et diffusent ses clips vulgaires et criards à longueur de journée. Ses fils doivent l'aider : deux pétrissaient des boulettes de semoule quand je suis arrivée, assis par terre à même le sol de la cour. Pas d'autre source de revenus, semble-t-il sauf deux jardins pour les légumes. A l'intérieur, un impression de dénuement. Comment peut-on  vivre dans si peu de pièces et surtout avec si peu d'objets ? Deux lits seulement, les plus jeunes doivent dormir par terre sur des matelats que l'on déploie le soir, quelques vêtements pendus, un  petit autel avec le chromo d'une déesse - laquelle ?- dans une niche et de minuscules lampes à huile pour le rituel, pratiquement rien d'autre. Pourtant l'électricité et un ventilateur : un début d'aisance, ici.
  Dans l'autre cube, pas d'électricité. Un fils marié, l'aîné sans doute,  une petite trentaine vit dans une seule pièce  et une minuscule cuisine avec sa femme et ses deux enfants : un petit de dix  ans et une fille de quinze ans. Ni l'un ni l'autre n'ont été à l'école. Le petit travaille déjà et, quand je lui ai offert un beau stylo et un petit carnet, il n'a pas trop su quoi en faire, il n'a essayé ni le stylo ni le carnet  et il est vite aller les cacher. Dans un éclair, j'ai pris conscience de ma stupidité, celle n'avoir pas demandé avant, d'avoir, malgré le temps passé ici, cette mentalité d'occidentale qui me colle à la peau, celle d'avoir cru que tous les enfants vont à l'école et aiment les beaux stylos. J'ai compris que je l'avais blessé, que je lui avais fait sentir, son manque, son anormalité : il avait eu honte soudain et moi et je me suis sentie mal.
Le père  de famille est allé la semaine dernière arranger le  mariage de sa fille à une cinquantaine de kilomètres d'ici,- c'est l'habitude : on marie les filles au loin - la cérémonie se fera dans deux mois, la  future mariée a  pourtant encore l'air d'une petite fille, si menue et si douce. Je n'ai pas osé demander si elle connaissait son futur mari- ces choses-là sont délicates et s'apprennent tout doucement.
Le père est homme d'entretien, il passe sa journée à balayer et à épousseter pour trois sous, la mère et la fille travaillent à domicile : elle enfilent de minuscules perles et confectionnent des garnitures qui sont cousues sur les voiles du costume marwari, celui de la région. Elles ne doivent pas gagner beaucoup non plus pour ce travail qui tue les yeux.

Une famille ordinaire, vraiment, comme la plupart ici au Rajasthan, comme des millions en Inde, et encore plus dans le monde entier, avec le même quotidien, les mêmes galères, les mêmes espoirs,  souvent la même résignation, malheureusement aussi.

Tous sont ravis de notre présence et se tuent à nous recevoir, nous aussi nous avons apporter de petits cadeaux pour leur faire plaisir, des bracelets  surtout, que les indiens adorent brillants et colorés - Les boutiques inondent les bazars et toutes les occasions sont bonnes pour en acheter de nouveaux-. La vie sociale se passe dans la cour, on a tiré dehors le lit tressé  pour les invités, on offre  un verre d'eau puis un verre de thé en bienvenue dans le première maison, et on recommence dans la deuxième. On espère  que l'eau non-filtrée ne contienne pas  trop de bêbêtes et on boit courageusement. Pas d'eau courante. comme au Sahara on fait la vaisselle avec le sable de la cour, efficace même si, de temps en temps, ça craque un peu sous la dent. Le repas se prépare dans un petit foyer  en terre cuite dans la cour en utilisant deux morceaux de bois et une poignée de crottes de chèvres séchées, rien ne se perd ! Tout  est délicieux, cuisiné dans la nuit, à la seule lueur du foyer, un grand pot contient l'eau utilisée avec parcimonie, difficile de savoir d'où elle vient, on voit souvent des femmes qui vont en chercher, silhouettes gracieuses et colorées le long des chemins. On sert les invités d'abord, on ne verra pas la famille manger : du riz au beurre et au sucre,  magnifiquement coloré en orange et parfumé à la cardamone, ensuite un curry de haricots verts plats du jardin avec des chapatis beurrées : un repas de fête pour honorer les invités. Un peu gras certes, mais comment ne pas être sensible à l'attention que constitue, de leur part, cet excès de beurre ?
La soirée ne se prolonge pas : il faut trouver un ricksaw pour rentrer. Nos hôtes tiennent à  raccompagner "notre gracieuse présence", comme on dit aimablement ici, et il faut les forcer à accepter l'argent pour rentrer. Ils étaient prêts à faire trois kilomètres dans la nuit noire et les trous du chemin. Quelle gentillesse !


27 septembre 2008. Shekhawati, Rajasthan  


Publié à 03:20, le 11/10/2008, Rajasthan
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