Rajasthani. Journal de campagne profonde
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Interdits

Ce qui est bien avec les interdits - c'est connu -, c'est qu'on  peut les violer. L'autre fois, et c'était jubilatoire, j'ai pris mon vélo et je suis allée acheter...DU POULET. D'abord, ce n'était pas de ma faute. La cuisinière avait demandé une demi-heure pour aller faire une course et elle n'était pas revenue. Comme qui dirait, un coup fourré et donc un cas de force majeure  ! Pour être honnête, j'avais déjà fait des repérages quelques jours auparavant quand le caractère répétitif du contenu de notre assiette favorisait la  propagation de mots (maux ?) malsains pourtant interdits dans la maison : saucisson, Epoisse, Maroual, steak tartare et à entretenir une atmosphère délétère. Sans rien dire à personne, j'étais allée dans le quartier musulman du centre ville. Il s'étend autour de deux petites mosquées et l'atmosphère, le paysage y sont sensiblement différents. On y voit de grandes boutiques de coiffeur où l'on reste des heures pour discuter le coup sans toujours se faire raser, de vrais cafés fréquentés par une clientèle masculine, coiffée de petits couvre-chefs brodés et  portant noblement de grandes barbes  de patriarche, teintes au henné. On y trouve aussi des produits  dont la commercialisation est impensable ailleurs, comme les oeufs (1) blancs, bien industriels, que nous allons acheter en tuk-tuk pour une plus grande discrétion afin d'éviter les rumeurs sur la dépravation de nos moeurs .
Mais je subodorais que normalement, il ne devait pas y avoir que des oeufs..
Très vite, j'ai repéré sur un trottoir une grande bassine posée sur des tréteaux  et,  trônant à côté, de magnifiques morceaux de poulet, peints en rouge vermillon, qui attendaient d'être plongés dans la friture chaude. Comme il faisait jour, je suis passée   devant  eux avec une totale indifférence, évaluant seulement d'un coup d'oeil le sérieux de l'installation, le fait que la bassine ait été complètement installée dans la rue pouvant faire douter du caractère pérenne de ce commerce sulfureux. Mais samedi  soir, la nuit tombée, poussée donc par la faim et la trahison, j'ai foncé sur la mosquée. La bassine était toujours là mais les morceaux de poulet avaient changé de couleur, ils étaient tout dorés et particulièrement appétissants. La première surprise passée de voir la pédalante étrangère, j'ai été  royalement reçue, et on m'a fait asseoir en face du chaudron pour que je puisse jouir plus confortablement du spectacle du poulet  rissolant dans sa friture finale et des préparatifs de sauce et de salade, le commerçant en profitant en sus par me présenter son fils et ses deux petits enfants. Le retour fut extrêmement gai. Je pédalais avec entrain, saluant au passage avec une joyeuse hypocrisie toutes mes connaissances hindoues et en riant diaboliquement  de la tête qu'ils feraient s'ils savaient ce que je transportais  dans mon petit panier, soigneusement emballé dans papier journal et sac plastique. J'évitais cependant de m'arrêter  pour des salutations complètes de peur d'être trahie par  une odeur  de poulet chaud  s'échappant insidieusement du sac pour  venir détruire à jamais une réputation  si durement acquise.
A la maison, l'arrivée du poulet déclencha des envies en cascade : pendant que je faisais fébrilement des pommes sautées, le garçon -impossible pour une fille - alla chercher dans le quartier interlope de la gare routière, de grandes bières fraiches, qu'il faut  aussi acheter en évitant de se faire repérer et transporter dans un grand sac de conspirateur. Puis, une fois la table mise, ce fut le festin...
(1) les oeufs sont strictement interdits par la pratique religieuse ihindoue strictement vegetarienne.
1° novembre, Shekawati, Rajasthan

Publié à 10:48, le 12/11/2008, Rajasthan
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